Frederic Rappaz déménage vos «Lettres à Memphis». Ça se passe maintenant sur rappaz.net: ajustez vos signets, et ramassez les bouteilles vides en sortant...

«Wake me up when september ends» est une fable épique, névrotique, divisée en six chapitres qui seront publiés sur Letters to Memphis tout au long du mois de septembre.
Deux heures et demie du matin maintenant, ici ou ailleurs. Il est toujours deux heures et demie du matin quelque part, et toujours je suis éveillé. Pour la première fois peut-être depuis que j’ai fermé boutique pour la rouvrir ailleurs, je me surprends à songer au taudis confortable, à l’endroit où je vivais jadis, avant que les murs ne commencent à se noircir d’humidité, avant que les fourmis n’y aillent d’assauts répétés contre ma cuisine, une tuile carrée à la fois; avant qu’une voisine complètement folle ait l’idée déplorable de me voler le logement attenant.
- «C’est de la crisse de marde!»
- «Veux-tu un peu de vin?»
- «Je te l’ai écrit quand j’étais en voyage! Je te l’avais dit que ce serait comme ça…»
Le rouge qu’elle verse commence à ballonner mon verre.
«…que je me sentirais exactement comme ça!»
La coupe déborde presque. C’est comme ça qu’on buvait le vin au taudis : à coups de coupes pleines. Il n’y a pas un millilitre qui se perd, et pas un ami n’oserais gaspiller une seule goutte.
Je regarde la bouteille et Kim Saint-Pierre récite à voix haute l'étiquette : «Récolte 2004».
J’ironise : «Oh! On voit que ça a été vieilli longuement.»
- «Sur les meilleures tablettes de dépanneur!»
- «Je fais un boulot de merde, pour un salaire de trou de cul… mais limite, on s’en fout…»
- «Attends un peu là! Ta job à la banque?»
- «J’en aurai pas de job à la banque!!!»
- «Tu le sais pas, là… attends…»
- «Je l’aurai pas, et même, même si je l’avais…»
- «Ça fait des mois que tu la veux…»
- «…ça ne règlerait pas le problème! Le problème dépasse le fait que j’ai un mauvais travail. Le problème c’est que je ne veux plus jamais travailler, j’en ai plein le cul!»
- «Mets toi sur le B.S. alors!»
- «Jamais! Es-tu malade ?»
- «Bin quoi! Je l’ai déjà été moi. Une fois. Est-ce que ça fait de moi une moins bonne personne ?»
- «J’ai déjà eu pas d’adresse, pas de travail –tu le sais tout ça, j’te l’ai déjà dit-, un garde-manger vide… et j’ai jamais demandé d’aide sociale, c’est pas aujourd’hui que…»
- «Écoute, je comprends où tu veux en venir. Mais moi, je travaille dans une fucking animalerie, merde…»
- «J’en ai plein le cul d’occuper mon temps à des activités…»
- «Une fucking animalerie SANS animaux!»
- «…inutiles, idiotes… j’ai pas rien que ça à faire moi dans…»
- «Juste des biscuits pour chiens, des pénis de vaches, des innocenteries qui font couic, à mâcher ‘au loin’, des…»
- «Ça se peut pas des pénis de vaches»
Appel à l’aide de Chicago? Pas vraiment, tsé… Juste un dévissage de fusibles cérébraux parmi tant d’autres. Ça ne règle aucun problème, jamais. Ça ne calme, ça ne déstresse même pas, mais ça donne l’impression d’être tiraillé par quelque chose, un quelque chose d’existentiel, de vraiment important. Une crise de vedette. Une situation tellement contemporaine, un arrachage de cheveux tellement commun qu’on se plait à le croire pertinent, valable, pendant quelques minutes, le temps de se péter le crâne contre la vitre dure, chaude, tellement rassurante, d’un écran d’ordinateur.
- «Ça fait super moderne»
- «Ouais, c’est trendy de dire que tu ne veux pas travailler, que tu refuses des trucs que tu estimes indignes d’intérêt, abrutissants…»
- «…de dire que tu veux être ton propre patron ou alors rien, my way or the highway, consommer, mais fair trade, manger bio sans avoir l’argent pour se le permettre…»
- «Y devrait y avoir un nom pour le phénomène.»
- «Question d’en faire une expression à la mode, un terme troisième millénaire power.»
- «Comme ‘maniaco-dépressif’, ‘dépendant-affectif’»
- «Comme se taper un ‘burn-out’ ou admettre qu’on fait des crises d’angoisse»
- «Comme congédier un employé en lui disant qu’il n’est pas assez ‘pro-actif’»
Jeudi soir, sur Saint-Laurent, avant d'entreprendre la tournée des cercles littéraires. Croise un type très titubant, imbibé, un peu sale; du genre Tennessee, du genre qui rôde autour de Beale Street, Memphis. Mais avec plus de dents. Je le dépasse habilement côté chaîne de trottoir, pendant qu'il essaie de ne pas s'écraser contre les vitrines de la Main. C'est lui qui me commence:
«Comment ça va, mon ami ?»
La première réaction est de continuer à marcher. Je suis pressé, quoiqu'en retard. Pressé d'arriver, pas vraiment pressé parce qu'en retard. Parce qu'en retard de trente minutes ou en retard de cinquante, c'est toujours en retard quand même, le temps ne fait rien à l'affaire. La première réaction est de continuer ma voie de contournement, mais j'ai peut-être besoin de cette homme.
- Très bien. Toi ?
- Uh... hummmmm... ça pourrait aller mieux... si j'avais un dollar cinquante pour acheter une bière
- Est-ce que t'as des vingt-cinq sous ? J'ai besoin d'un 25 sous pour téléphoner. Je te l'échange contre un dollar.
- Ah j'en ai, j'en ai!
Il fouille dans ses poches et me sort cinq sous après cinq sous. Toujours des cinq sous. Éventuellement, ça fait vingt-cinq. Je regarde la monnaie dans ma main, puis cherche dans ma poche arrière le dollar promis.
- Où tu vas mon ami ?
- Au Réservoir!
- Wéserrrvoirrrrr...
Échanges de monnaies complété, je m'éloigne.
«Le wéserrvoirrrrrr, le wéserrrvoirrrrr...»
Je marche au devant.
«Hey! Mon ami!!»
Il me rattrape. Son index qui me pointe sur l'épaule: «Le wéserrvoirrrrr mon ami... il est.... en TOI !»
Rhum, vodka, bière, Jameson. Y'a seulement la poutine que je n'ai pas bue.
Faut dire qu’à partir de Chicago, Illinois, j’avais explosé quelques fusibles qui couvaient depuis un bon moment. Depuis plusieurs mois en fait. Après avoir erré dans le centre de la ville, heure centrale, à peu près désert dans le milieu de la nuit, j’entre dans le hall de l’hôtel, grimpe au deuxième, m’affaisse sur un tabouret en bois et fais ce que je fais de mieux parfois : ne rien dire, ruminer un gros nuage gris au-dessus de ma tête, et taper à grands coups de poings sur un clavier d’ordinateur.
J’anticipe le retour, les dettes accumulées, les affres du travail poche qui m’attend, les affres du travail mal payé, mal fait, épais, inutile. Le travail que je n’ai pas encore, que je n’aurai pas… ou pire : que j’aurai.
J’essaie de célébrer la vie, pendant que je ne suis pas quadraplégique, en attendant patiemment l’anévrisme ou l’accident cérébro-vasculaire. Quand je traverse le boulevard et que l’autobus s’en vient en bondissant sur ses quatre gros pneus, je me dis que peut-être il va me rentrer dedans et me léguer un traumatisme crânien courtois au passage; ou encore me crever complètement, et mes dernières paroles sur terre auront été un «tabarnak» juteusement scandé en marchant dans une merde, sur un trottoir du quartier latin.
Et je meurs là, sans avoir mis de l’ordre dans mes papiers! Y’a peut-être des choses gênantes, embarrassantes, que j’aurais dû jeter; et des vêtements sales qui traînent sur le plancher de ma chambre. Peut-être des boxers un peu croûtés, une croûte séchée parce que je suis venu dedans. Oups… est-ce que j’ai bien flushé la chiotte avant de partir ? Avant de partir crever sur le boulevard ? Combien de temps avant qu’on débarque chez moi ? Combien de temps avant que les poubelles commencent à sentir ? Est-ce que le chien aura bouffé ses propres ordures pour subsister?
Peinturer la ville en rouge et black,
eating Doritos off a model’s ass.
Miami, joli trou. Trois millions de whiskey-a-gogo, que je n'ai pas payé. Avec un vieux copain beauceron d'il y huit ans.
Il m’a surpris par derrière mercredi soir dernier alors que je rentrais à peine d’un guichet automatique et que je me dandinais vers le Korova, rempli de la hâte du buveur qui n’a pas encore commencé l’adon à son vice.
De l'autre côté de la rue, Alexandre Savard, à qui, les deux bras pointés vers le ciel, je gueule -et c'était fort à propos: «Alexandre Savard!!!»
Et pendant que je fais l'idiot, derrière moi j’entends l'interloquement:
«Mais c’est camarade Rappaz ?!!».
Dan m’appelait comme ça à l’époque. À l'été 1997, à l'époque où nous jeunassions innocemment près de la chaudière. Il trouvait que mon nom de famille faisait dissident russe, bien qu’il n’y ait ni en moi ni en la Chaudière la moindre goutte de russe.
Alors je hangais au Miami, joli trou, sur St-Laurent. Fermé la place, quelques verres offerts en souvenir d'il y a huit ans, que je sirotais en recollant les noms que Dan me nommait. Tout le monde semble avoir bien tourné, et moi donc. Et lui donc.
Lendemain matin, Centre-Sud, joli trou. Je suis levé d'un bond comme si j'avais une bouteille cassée au cul. Mes idées sont tellement claires... et limpides... et transparentes, comme un Jameson cheap à deux dollars soixante-quinze qui se cognerait aux parois de mon sarvo.
Partager |Hyperlien | Toi, qu'est-ce t'en dis ?Je l'ai dit, j'en ai averti les étrangers, et je le répète encore: la ville de Montréal a un sérieux problème de hippisme.
Mais comment une collectivité peut-elle sainement s'affranchir des démons d'un passé hippie lorsqu'elle vit le traumatisme jusque dans les stations de son métro ?
Un jour, plusieurs personnes se sont assises autour d'une table, ont discutaillé, pesé des pours et des contres, tergiversé pendant des heures, voire des jours (voire des mois...) pour enfin statuer que les Montréalais, leurs enfants, et les enfants de leurs enfants seraient tous sans doute très heureux de commencer leurs journées de travail et/ou d'entreprendre leurs lendemains de veille en se désendormissant à la station Villa Maria devant des murs jaunes et oranges.
Lien coquin: metrodemontreal.com
J’avais trouvé l’idée digne d’intérêt, parce qu’elle permettait un certain jusqu’au-boutisme. S’asseoir, se forcer à pousser ses limites jusqu’à ce qu’elles demandent pardon – tout en sachant bien que l’on est forcé à rien.
Exacerber ses angoisses, les exciter –mais alors les exciter vraiment, pas seulement les titiller- jusqu’à en devenir complètement fou, pétrifié, seul au monde que l’calice. Essayer, à toute heure du jour ou de la nuit, de devenir insane, morceau par morceau, section par section. Névroser par petits bouts, au milieu des activités de la vie courante. Névroser au travail, névroser en vacances. Névrosé à la plage, névrosé à la montagne, névrosé au zoo… Juste capoter, se tendre tous les muscles du corps dans une non-plaisante kind of oué; s’exorbiter les yeux, s’accélérer indûment le rythme cardiaque.
Il y a de ces jours, de ces semaines, où l’on se demande ce qui pourra bien nous rendre bien portants, calmes et reposés.
Et on ne voit rien. Rien, pas de réponse. Pas de tisane, d’alcool fort, de bain moussant, de sac magique, d’anti-flogistine pour la motherfucking âme, pas de musique divine, pas d’amitié assez forte, d’étreinte assez chaude ou d’orgasme assez volumineux pour nous détendre et nous ramener à de meilleures dispositions face à l’univers et à l’entreprise à laquelle il nous a greffé.
Inévitablement, lorsque l’impossibilité à accéder au repos s’impose à nous comme un fait inéluctable, succède la question terrible : dois-je renoncer à chercher le repos ou, pour aspirer à ce repos tant espéré, dois-je voyager au bout de l’angoisse et des peurs irrationnelles ?
Ta névrose te précède alors partout. Elle t’attend au bureau pour savoir si tu arrives à l’heure. Elle a déjà bu sa première tasse de café lorsque pieds-nus tu te décrottes à peine les yeux dans l’embrasure du salon. Elle a les deux pieds sur ton sofa et tapotes la télécommande dans la paume de sa main lorsque tu rentres le soir.
Lorsque tu seras étendu sur le dos, dans l’obscurité, à ne point fermer l’œil et à entendre hululer les pneus qui crissent dans la ville, elle prendra le thé au plafond de ta chambre; et tandis que tu la fixeras, elle te fixera aussi, elle fixera tes yeux hagards, débordants de sommeil, en savourant chaque gorgée de son infusion comme si, avide, c’était ta peur qu’elle buvait.
Cher correspondant,
Pour être honnête avec toi, ce sont surtout mes nerfs qui lâchent. Tu m'as vu hier le long de l’avenue. As-tu observé combien mes épaules étaient voûtées ? Ma nuque raide, douloureuse. Ma tête enfoncée dans mes épaules. M’as-tu vu assis sur les escaliers de pierre devant l’église, le regard bassement fixé sur les milliards de fourmis qui véhiculaient leurs cadavres, charroyaient leurs défunts au milieu des dalles du parvis, le long des interstices du béton ?
Tout pour me détourner des lumières de la rue, des enseignes et des illuminations, des néons nocturnes et des flashes des voitures passantes.
Ce sont véritablement mes nerfs qui lâchent. Je te l’ai déjà dit –okay je n’étais pas là entièrement, j’étais passablement confus… mais pas toi, toi tu ne l’étais pas, or tu n’as aucune excuse de ne pas te souvenir de ce que je t’ai dis: donne moi n’importe quel défi!
N’importe lequel : vide mon porte-monnaie, ma carte bancaire, surloade moi de dettes, pille mes provisions, botte-moi le cul hors de chez moi, bannis-moi du quartier, ruine ma réputation, ma cote de crédit, brûle mes livres et mes archives, crucifie ma famille, enlève-moi le peu de choses qui m’attachent à ce coin de Terre, exporte-moi donc à l’étranger, au milieu d’une foule inconnue, encerclé par un dialecte indéchiffrable pour moi… et je resterai vivant, je relèverai tous les défis, surmonterai toutes les embûches, aussi pénibles soient elles. Mais… ne fucke pas avec mes muscles, mes os, mes tendons, mes organes vitaux, mon système neurologique, ma fracture du myocarde, mes anévrismes, vers solitaires, pierres aux reins et souffles au cœur, ma péritonite, ma physiothérapie, la perspective d’une mort lente et pénible.
C’est la seule et unique chose qu’il m’est impossible de gérer. J’en deviens complètement fou. J’ai les projets, les ambitions et les conflits internes qui en volent en éclats, par-dessus les gratte-ciels, loin, perdus dans un smog hypocondriaque. Et à présent je ne pense plus à rien, à rien d’autre. Tout ce que je peux faire est d’encloisonner ma tête dans mes épaules; chercher à l’intérieur de mon corps un refuge, comme un animal qui voudrait s’encrustacer dans sa propre carapace, mais qui ne trouve dans celle-ci que pourriture et rottation.
M’asseoir sur les marches de l’église, détourner le regard des lumières et des circulations de lueurs sur l’avenue. Se garder des flashes, regarder le par-terre et trembler ma mort prochaine.
Vers trois heures ce matin, je rentrais chez moi par les ruelles après une petite virée aux dimanches cowboy de L'Esco, où nous avons fêté à grands coups de pichets pour lesquels personne, me semble-t-il, n'a payé. Je suis un peu déçu: je déteste fêter quelque chose sans savoir quoi au juste. Le douzième jour de septembre, jour d'anniversaire, est venu vers les minuit. Il y a précisément dix ans aujourd'hui que mon père me foutait hors de sa maison. Quelle heure est-elle ? Seize heure trente-huit. C'était à peu près à cette heure-ci d'ailleurs. M'en être rappelé plus tôt la nuit dernière, j'aurais porté un toast pour mémoire.
Une décennie de passée donc. On fait quoi quand on a seize ans et qu'on n'a plus de chez soi ? On enfile ses bottes d'armée, on se lance dans une grande aventure, et on fait ce qu'on peut. Dix ans plus tard, c'est encore les mêmes chaussures qui battent le trottoir, les trottoirs, toujours les mêmes trottoirs partout. Le monde est un long trottoir.
Dix ans plus tard, on fait ce qu'on aime. On n'a pas d'argent mais on vit bien. Je me demande si mes parents se souviennent de la date précise dont je me souviens, s'ils ont des flashbacks funestes, comme moi vers les dix heures ce matin en battant la rue Ontario. Je me demande s'ils en parlent sur leurs blogues aujourd'hui.
«Wake me up when september ends» est une fable épique, névrotique, divisée en huit chapitres qui seront publiés sur Letters to Memphis tout au long du mois de septembre.
Le premier chapitre a été mis en ligne hier, 11 septembre.
Je ne crois pas qu’il soit bon, nécessaire, approprié, de me demander ce soir si mes jours ou –pourquoi pas?- mes heures, sont comptés.
Au-delà d'une réponse trop évidente (oui) qui ne satisfait que rarement, je me mets à soupçonner Dieu d’être soupçonneuse; une matrone, une mère méchante et cruelle, une marâtre aux bras robustes et poilus, une enfanteuse indifférente vis-à-vis celles et ceux qu’elle a enfanté, bref une génitrice indigne, insatisfaite de ses propres créations, donc insatisfaite de sa propre œuvre créatrice d’enfantement, qui pour en camoufler les imperfections, les bouts qui dépassent, les échardes aux doigts, avortons de moutons noirs et passages plus raboteux, fait mine que tout va bien, dénie les problèmes qu’on lui pose, élude les questions dont on la presse, s’obstine à demeurer silencieuse.
Une réponse trop évidente, trop brève ou trop prompte sous-entend que quelque chose, quelque part, a été truqué ou tronqué, caché en tout ou en partie. Pendant que la mère indigne, insatisfaite, laisse pendouiller des réponses trop simples et trop brèves pour ne pas laisser insatisfaits, il est aisé de s’asseoir, de se prendre la tête et de s’apercevoir que tout va, pour dire vrai, très mal.
La première question, qu’il faudrait te la prendre à la gorge et te la secouer, envoyer les bigoudis maternels partout et éclabousser des métaphores métaphysiques en bas des nuages, des arbres les plus hauts et en bas des cieux, la première question donc : nos jours et nos heures sont-ils et sont-elles compté(e)s ?
La réponse, qui revient tout aussi évidente, brève et prompte, revient affirmative; on devient soupçonneux, on devient du genre anguille sous rush.
Évidemment que tout va fucking mal, à commencer par les famines, les guerres, les skinhead boot parties, les enfants dont le ventre creuse chaque matin, les wifebeaters, les épidémies, haines diverses, bombes, bombardements, sautages de gens, mais aussi à cause de ton bras, ta clavicule, ton genou et autres trucs importants.
Combien de jours nous reste-t-il et jusqu’à quel point sont-ils comptés ? Au-delà d’une réponse simple et courte, du genre de celles que l’on connaît déjà, j’ai en poche un paquet de sous-questions fleuves; et je prends des notes pour le jour où j’aurai l’occasion de défiler ma longue litanie de questions et obtenir, peut-être, si l’on est chanceux, une litanie de réponses précises, satisfaisantes.
Au-delà des milliers de morts, peut-être davantage, qui putréfient la terre et encochonnent nos eaux, il y a mon bras qui me fait mal, ma clavicule qui cède, faiblit et s’amuse à faire trembler mon avant-bras. Mon genou qui m’abandonne aussi et une multitude de tendons qui s’inflamment. Mes muscles fondent et surtout, surtout, mes nerfs qui lâchent. Mes muscles comme de la luzerne, qui s’imbibent, se mouillent, se ramollissent. Je les sens fondre comme mois d’août au soleil.
J’aurai bientôt besoin de ton aide, pour me pousser ma chaise qui roule : «put me in a wheelchair get me to the show». Fous-moi dans un avion et laisse moi rouler à travers ce qu’il reste du monde, le temps que je le voie avant qu’il ne meure, ou que je meure.
J’aurai besoin de toi quand je ne communiquerai plus que par battements de paupières et que tout le reste de mon corps sera paralysé. J’aurai besoin de toi pour déchiffrer les syllabes, les codes de communication que j’aurai élaboré, faute de pouvoir faire davantage, lorsqu’il ne restera plus que mon cerveau (et mes paupières!) d’encore fonctionnels.
On se promènera dans les parcs derrière nos maisons, le fauteuil qui zigzague en cowboy entre les condos (c’est que le Centre-sud sera rendu huppé que l’crisse!); tu pousseras le fauteuil qui roule et, une paupière à la fois, clin d’œil par clin d’œil, je te dicterai longuement, très lentement, mes pensées de la journée. Ça me prendra parfois tout le jour pour accoucher d’une single phrase! Ensemble, nous rirons à la gueule du bon vieux temps et de l’époque où je pouvais faire autre chose que de seulement cligner des yeux.
Béquille, la terreur du Quartier Latin, célèbre aujourd'hui ses 36-ans-le-trois-quart-de-ses-dents (c'est lui qui le dit!). Fêtez dignement, et si votre horaire vous le permet, pélerinez donc dans son Chibougamau natal, en chantant «I can feel it coming in the air toniiiight» comme lui seul sait le faire.

«The last place you should be looking for inspiration is your immediate contemporaries»
(Alex Kapranos, Spin, septembre 2005)