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Les gouttes qui font déborder la vase

29 mars 2008

Chaque matin, des hommes s'éveillent sans se souvenir des souvenirs de la veille ni des rêves de la nuit. Certains de ces matins, des hommes se lèvent avec la goutte, et certains autres matins ils se lèvent avec une grande colère furibonde et en tête un champ miné que des pensées piétinent comme des chevaux mongols projetés dans le temps comme des pégases poilus. Je ne peux pas dire que j'étais très fier jeudi de la semaine dernière, alors que tous les beaux principes de anger management que j'essaie d'appliquer depuis quelques années ont fondu en fumée.

J'ai déjà été quelqu'un de très agressif, même que pas assez. J'aurais aimé être un redresseur de torts, un super héros impulsif, une brute épaisse, un fier-à-bras, un casseur de jambes, un arrangeur de portraits. Brasser de la marde à une rencontre patronale-syndicale, chercher noise au Noël du campeur, partir une échauffourée pour rien à la Brewery Old Mission, péter des gueules dans des assemblées étudiantes. Mais la nature, dans sa grande sagesse, ne m'a donné que 65 kilos de muscles, de liquides biologiques et de poils de chest, ce qui n'apparaît pas très sérieux.
N'empêche, j'ai passé plusieurs années à être franchement désagréable et ne passer à mon entourage (collègues, coéquipiers et autre plèbe du même acabit) aucun caprice, à ne supporter aucune contrariété. C'était l'époque, vers la fin du siècle dernier et au début de l'actuel, où je me suis aperçu qu'un type de ma stature qui pète les plombs peut inspirer une certaine frayeur, tenant davantage de l'effet de surprise que de l'épouvante. L'idée était d'enguirlander mon prochain (et mon suivant, et puis l'autre en ligne là-bas) avec vigueur, assez pour lui laisser croire que je n'hésiterais pas à compenser la force physique me faisant défaut par des actes de folie furieuse et inopinée, par exemple lui décapsuler les globes oculaires avec une cuillère à crème glacée, ou autre plaisirs napolitains que j'ai appris durant l'enfance dans les parcs de St-Léonard, dans le stationnement du Harvey's et en écoutant des disques de Gronigo sur des tables tournantes Fisher Price.

Mais cette époque est révolue. Ayant un coeur gros comme le bras et le désir des gestes d'éclats tel le soignement des enfants kosovars krevés en tant de guerres, je décidai donc de me faire doux comme un gnagno... et c'est ainsi que les risques de me faire arranger la mâchoire (ce que j'aurais souvent mérité) s'en sont trouvés considérablement diminués. À présent, je suis un homme gentil, et en-bas de l'écran ce que tu vois c'est ma barre de karma qui remonte dans le positif.

Mais tout ça, c'était avant jeudi dernier. Bref survol de la situation : un camarade du domaine du visitage de bas fonds m'offre de prendre sous mon aile son chien domestique, qu'il m'arrive incidemment de babysitter régulièrement, dans un but charitable (et aussi pour attirer les filles). Me voilà intéressé par l'adoption, mais aussi bien emmerdé par une stipulation sur mon bail actuel, stipulation qui stipule (du verbe stipuler) que les animaux sont interdits dans l'enceinte de mon appartement. Or, sur huit logements que compte l'immeuble, on retrouve trois chiens formellement identifiés, ainsi qu'un chat vagabond et urineur que la niaiseuse au demi sous-sol nourrit tous les matins, par vents et par veaux, avec des kécannes de manger à chats qui traînent dans l'entrée pour attirer les guêpes les avant-midis d'été, et être kickées le reste du temps par les gamins du quartier, gueule sale, nez pointu et deux yeux rapprochés.

Voilà donc que dans un tentative de conciliation et dans un geste prônant la belle entente, ma colocataire et moi-même approchons notre propriétaire et lui demandons de retirer la clause « pas d'animaux » du nouveau bail que nous venons de signer, à domicile, et que nous nous apprêtons à lui remettre pour une seconde année de joie et de bonheur en terre d'Hochelaga. Le dit propriétaire refuse, ce dont il a tout à fait le droit, mais reste insensible aux plaintes, pourtant justifiées, de « deux poids, deux mesures ». C'est la première des grandes outrances : de me voir refuser une requête pourtant toute simple qui est accordée à plusieurs autres dans l'immeuble, incluant les voisins d'en-dessous, dont je vous ai déjà parlé à maintes reprises, et qui se montrent plus bruyants que jamais. Ajoutez à cela une tentative d'augmenter le montant du loyer en juillet, une rancune encore mal digérée trois jours après l'annonce du refus du proprio et, enfin, un sérieux problème d'alcool, et vous devinez la situation explosive du jeudi matin fatidique.

Ça commence à la cuisine rose, par un email incisif au propriétaire, dans lequel celui-ci sera taxé d'effronterie et menacé de mise en demeure (pour ne pas agir dans le dossier des voisins qui se battent constamment, malgré nos plaintes répétées et l'intervention, à au moins deux reprises selon ce qu'il a été possible de constater, de la police du poste de quartier 22), de contestation en bonne et due forme devant la Régie du logement de l'infime mais insultante augmentation de dix dollars par mois, et de simple annulation du nouveau bail que nous nous apprêtions à remettre en main propre. Document déjà signé et que je déchirerai dans un geste digne de la Castafiore en lendemain de brosse à six heures du matin, pour être bien certain qu'il ne soit pas remis par erreur au tenant de l'immeuble.

Finalement, mon courroux n'étant toujours pas apaisé et mon estomac digérant mal le cocktail de frustrastrion, d'injustice, de shooters multipliés tels des mogwais et de vols-au-vents du mercredi soir, d'une fraîcheur incertaine, j'entreprends de sauter à pieds joints sur le plancher de ma demeure, pour réveiller les voisins comme ils m'ont réveillés tant de fois depuis leur emménagement. Par désir de faire les choses comme il faut et de ne pas laisser inemployée une des armes les plus dangereuses que l'être humain ait créée, je saisis le bâton de baseball autographié par Delino DeShields en juin 1992 après une victoire contre les Pirates de Pittsburgh et martèle le bois franc jusqu'à ce que l'éveil des voisins, ainsi que mes convictions profondes sur les notions élémentaires de politesse, ne laissent plus aucun doute. En-dessous ça crie, ça hurle, ça s'engueule illico à travers les cris d'enfants et d'animaux.

Nous, comme quoi toute bonne chose n'a pas de fin, on déménage dans quelques semaines. L'été prochain, j'habite dans un cul-de-sac et je dresse des pigeons pour l'attaque en leur tirant des patates frites.

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