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Visions du bout du nez™
Du texte, un(e) histoire, un craquelin collation

05 février 2008

Vendredi dernier, j'ai fait l'achat de nouveaux verres de contact, petits objets sphériques et révolutionnaires qui changent des vies vers les quatorzièmes années, afin de les substituer au port de ces grosses lunettes noires que je porte depuis décembre 2006, suite à l'incident des yeux qui en provoqua l'achat précipité, achat perpétré au péril de mon existence puisque je dus cheminer avec force tâtonnements jusqu'à la lunetterie, myope comme un pape mais heureusement bien accompagné. Ce fut ce jour-là que fut révélée à moi à travers le brouillard de ma vision faible la raison d'être et la grande utilité de ces lignes orange, peintes sur les marches des escaliers du métro, et qui sont dans la nuit des repères tel le poitrail du caribou qui guide à partir des rives du St-Laurent les bateaux chahutés par les tempêtes et les vents.

Aujourd'hui, c'est l'histoire que je vais te raconter à toi lecteur, lectrice, assoiffé, assoiffée, de détails sur la vie de gens que tu ne connais pas mais qui t'intriguent de par leur impudeur à exposer les détails insignifiants de leur vie et à en faire tout un plat comme un cuisinier cambodgien qui s'ennuie le soir.

Je rentrai donc ce vendredi après-midi, premier du mois, avec derrière la cravate une complète semaine de travail que je me promis bien d'être la dernière. Je rentrai dans un flagrant état d'inertie (le contraire d'ertie), conséquence normale d'avoir été inerte tout ce temps... mais nous reparlerons un jour de tout ceci, du fait de rester des semaines de 40 heures à digérer, ruminer, macérer dans son bureau sans savoir quoi faire et se tourner les pouces, lancer vers le mur des élastiques réels, des balles rapides imaginaires, des changements de vitesse virtuels sur des cibles invisibles, par manque d'occupations corporatives et par manque de volonté d'en trouver par soi-même. Oui, je t'en reparlerai un jour dans le détail, car c'est de cette façon que nous pourrons toucher à un point majeur du développement humain et du développement socio-économique de l'être humain que tu es, que je es, que nous sommes (c'est toi, c'est moi, c'est nous autres), de cette façon que nous toucherons à ton/son rapport à l'art, au beau, à la création et aux raisons d'être(s).
Et nous aimons toucher, n'est-ce pas ?

Devant le miroir de ma salle de bain, il y a un visage que je ne suis, soudainement, plus capable de voir. Il y a des grosses lunettes comme Elvis Costello. Je pars au centre-ville vers les vingt heures pour procéder à un achat, et je ressors de la boutique avec aux yeux deux sphères révolutionnaires en silicone hydrogel et une vision du monde, de la ville, de notre bout du nez, qui tourne et qui fait tourner des gens sur des trottoirs impraticables.

Mes mains, mes doigts sont devenus énormes. La lecture que j'essayais de lire dans le métro en rentrant vers l'est était plus grosse entre mes doigts que celle que je tenais en allant vers la ville, et dans les pages de la lecture le blanc est devenu plus blanc que le blanc des yeux et le noir est occupé à présenter des lettres plus grosses que celles d'avant, des lettres comme des néons qui ne brillent que par leur présence intimidante. La ventre bombé du métro est devenu une voute oppressante qui se courbe et se tord plus enceinte que jamais. Il pleut des foetus dans les sous-terrains.

Devant le miroir de ma salle de bain, mes yeux sont plus grands, les cernes sous ceux-ci plus larges, plus bas, plus gris. Mon front présente une superficie plus importante et j'y envisagerais de l'agriculture si ce n'étaient de ces boutons plus gros, plus apparents et plus rouges encore. J'ai davantage de rides dans les commissures et je regarde le portrait qui réfléchit comme si je ne m'étais pas vu vieillir, pas vu changer ces quatorze derniers mois.

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