« Guide d’introduction aux rapports entre les êtres humains avant la guerre avec la Corée du Nord » : Extrait 3 de 7.
Voici le troisième des 7 extraits de « Guide d’introduction aux rapports entre les êtres humains avant la guerre avec la Corée du Nord », un manuel de bienséance incomplet commencé à l'été 2006.
(Liens vers l'extrait #1 et l'extrait #2).

« Si ça ne fonctionne pas, alors je pars. Je ne reviens jamais. Vous allez me perdre ». C’est une autre des choses que j’ai dites à Pierre. Je le pensais, certes, mais il y a autre chose, il y a même plus : ça me faisait plaisir de le penser. Ça ajoute un plus-value d’aimer penser ce qu’on dit penser. J’aime bien lancer des ultimatums, que ce soit à moi-même ou aux autres, ou dans le vide. Si j’étais un dictateur, je lancerais aux autres pays des ultimatums, constamment, sous peine que sinon ça va barder. Je lancerais des ultimatums pour que les autres dictateurs quittent le pays avec leurs fils dans les quarante-huit heures et que ça saute, sous peine de bombardements terribles.
Beaucoup de gens se retrouvent avec des personnes qu’ils n’aiment pas vraiment. Ils aiment surtout se retrouver avec des personnes; ils aiment avoir l’impression d’être en amour. Ils aiment s’accoupler, pas dans le sens sexuel du mot mais dans le sens routinier. Ils aiment regarder des films et aussi avoir à demander la permission pour prendre une cuite. Ils aiment être culcul. Moi j’aime les ultimatums.
« Partir, ce serait l’occasion de changer de nom, peut-être ? De ne plus jamais revenir... Je vais passer tout le reste de ma vie à attendre au bord de l’eau pour qu’un tsunami passe, et ensuite ce sera la fin ».
Je dis ça à Pierre parce que j’ai la chienne. Avoir un plan B, c’est toujours rassurant.
Il y a aussi truquer sa propre mort qui peut être un plan B. C’est un autre genre... Ça peut faire partie des plans B envisageables, ouais... Sauf que c’est plus compliqué, surtout si l’on change d’idée après un temps. Dans ces cas là, il faut truquer sa résurrection si l’on veut revenir. Et c’est du trouble. Bien du trouble. Les gens sont éplorés, et ils peuvent nous en vouloir tellement de les avoir trompé en leur faisant avaler notre fausse mort, que cette colère pourrait être plus grande que l’affection qu’ils nous portaient. Alors ils cesseraient de nous parler, et ce qui serait bien embarassant de constater c’est que, en fin de compte, ils ne nous aimaient pas vraiment. Sinon, je veux dire, ils nous passeraient la fantaisie de truquer notre mort. Ils ne nous passeraient pas des ultimatums.
Pourtant, il y a des nécéssités dans la vie (ou la mort) d’un homme. Il arrive un moment où un individu doit se lancer un ultimatum à lui-même plutôt qu’au vide. Or, parfois cette nécéssité, c’est d’en arriver à ces solutions. Pierre, constatons-le, ne veut pas parler de ce sujet. Trop abstrait pour lui, trop hypothétique. Mais pourtant ! Rien n’est plus vif comme sujet. Il y est question de la situation suivante : plutôt que de ressentir de l’amour et de l’amitié pour une personne spécifique, est-il anormal et inhabituel que plusieurs préfèrent le confort d’avoir des amis, la possession d’un réseau de tissu social, d’une factorie de tapis d’humains ? Ce sont des choses comme ça. C’est fréquent. Ça désangoisse. Ça aide à ne pas regarder l’amour en face, parce qu’il est terrorisant. Quand est-il temps pour un homme de faire un homme de lui et de ne pas manquer le bateau ?
Juillet 2006.
À suivre...
