« Guide d’introduction aux rapports entre les êtres humains avant la guerre avec la Corée du Nord » : Extrait 1 de 7.
Voici le premier de 7 extraits de « Guide d’introduction aux rapports entre les êtres humains avant la guerre avec la Corée du Nord », un manuscrit abandonné, puis repris, puis abandonné encore, mais jamais oublié. Il a été commencé à l'été 2006.
Soudainement, j’étais devenu incapable de prononcer la moindre parole.
Moi qui étais habituellement, par le passé, si bavard sur mes rancarts, mes rencontres, mes affaires et mes épisodes, sur les vertus et les psychopathies de toutes et de chacune, je me retrouvais barré, bloqué, silencieux, stoïque, avec la grande envie de tout balancer au premier venu, au premier quidam passant, lui avouer tout ce que j’étais en train de vivre.
L'envie de parler, de déballer tout, durait toute la journée, mais se montrait toujours plus forte dans les après-midis qui suivaient les matins tôt où nous nous étions réveillés ensemble. Mais je ne disais rien, tout se bloquait, je gardais tout en dedans, j’étais comme une bombonne de propane qui voulait se faire plus grosse que tout et incendier le monde entier, faire exploser le quartier et les galaxies à côté.
Tout cela se comprimait, restait en-dedans. Je ne disais rien et attendait que ça passe, que le sentiment se recroqueville sur lui-même, fasse ce que tout sentiment fait, c'est à dire qu'il se dissolve comme le sucre dans un café.
Mais, manifestement, rien de tout cela ne se produisait. Je n'osais toujours pas avouer.
À ce moment-là, une grande canicule frappa la ville. Elle frappa au moment où j’étais le plus fièvreux, où ma fièvre avait atteint un niveau dangereux. J’étais une rivière au seuil du débordement. Je surveillais mon lit.
À ce moment là, je me réveillais le nez dans sa clavicule trois fois par semaine plutôt que deux, j’en avais une chienne incroyable quand j’y repensais plus tard, les autres jours, bref quand j’étais seul, et chacun de ces trois matins par semaine, elle était en sueur, j’avais les narines pleines de toutes les perles d’eau salée qui sortaient de son corps.
À ce moment-là, l’été se pointait à peine et j’étais la grande canicule qui frappait la ville.
Au supermarché, lorsque je filais jusqu’à la caisse, je fixais les jambes des filles en jupe pour les comparer aux deux siennes, dont je gardais l’image dans ma tête. La courbure, l’ondulation, le muscle du mollet, les écorchures, les piqûres d’insectes, la sueur de la peau, sa couleur, sa tendaison, sa parfaite lissitude.
Et à tous les coups elle gagnait, sans le savoir, sans être là pour savourer son triomphe.
(07/2006)
À suivre...
