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Ushanka Dan et les charrues de force.

Un nouveau premier chapitre dans la saga philosopho-équestre Je suis un cheval sombre et tu es une jument éclairée.
08 décembre 2007

St-Ulric-dans-le-Colorado, Colorado, USA, 2007.
Dolorès Davidson s'était levée du bon pied mais l'avait changé d'épaule au sortir de la maison. Survivante d’une première tentative d'assassinat perpétrée de travers par les escaliers extérieurs de son immeuble, elle faufila son chemin dans une neige compacte qui se rangeait en banc des deux côtés du trottoir, puis débordait dans la rue. Elle lut dans les empreintes de chenilles à peine recouvertes que la charrue des villes avait déjà oeuvré, et promettait sans doute un retour prochain. Le blizzard tombait; le jour faisait le contraire.

Elle s’engagea en surveillant ses pas, dans sa main une tasse-thermos au bon goût de café, aux narines un parfum de gâteau aux fruits, de lait de poule et de frustration sexuelle. Pas tout à fait réveillée, la tête pleine de souvenirs diffus des rêves perturbants, plus ou moins, qu'elle avait eue durant la nuit, rêves dont elle avait peine à se rappeler avec certitude et dont la signification, se présentant sous de mauvais auspices, n’admettait même pas qu’on l’envisage.

*****

Ushanka Dan réfléchissait au moment où sa vie s’était terminée.
Le nœud dans son estomac se serrait davantage à mesure que l’autobus roulait dans la neige en essayant, pour se frayer un chemin, d’écraser les monticules blancs, les piétons et les écoliers, sans discrimination. Il déglutissait avec peine. C'était comme s'il avait avalé un scout.

Ushanka Dan observait l'oeuvre du vent qui rabattait les neiges dans toutes les directions. En observant les bouts de ville au travers du grand combat, il commençait à ressentir exactement les mêmes choses que dans les rues de Québec, lorsqu’il les avait quittées douze ans plus tôt. Alors qu’il parcourait dans sa Firefly 1989 les différents quartiers, de la haute-ville jusqu’en bas puis dans l’autre sens encore, et trouvait dans chacun d’entre eux de nouvelles raisons de se caresser les veines avec des lames de rasoir.

Au travail, il écoutait la radio FM en se demandant ce qu’il pouvait bien faire dans un cubicule en tapis; pourquoi il y perdait son avant-midi, sa vie et son temps, alors qu’il se passait tant de choses dans sa tête, le dernier endroit sécuritaire dans tout l'Univers.

Sa voisine de droite, une force imperturbable et silencieuse, jamais dérangeante, à qui il rêvait la nuit dans des situations perturbantes, dans des songes d’une autre époque, avec de grands feux et des chars allégoriques, des rêves mixant des gens qui ne s’étaient jamais rencontrés, onanisme onirique et farouchement anticlérical au pays de l’Érable.

Il essaya d'attirer son attention.
— Je suis occupée, lui dit-elle.
— ...
— ...
— Moi aussi je suis occupé, répondit-il. À perdre ma vie et à rêver d’ailleurs...
— ...
— ...
— C’est la température qui te fait parler comme ça.
— Non.

Le regard rêveur, qui rêve dans le néant, il ajouta : « Le temps n’a rien à y voir. C’est un sentiment général, qui ne part jamais. Comme si l’idée d'un ailleurs était harmonisée aux battements de mon cœur et que je n’avais plus besoin de faire d'effort pour y penser constamment. »

*****

Assise toute menue au milieu d'un sofa trop grand pour elle, Dolorès croisait les chevilles. Le corps penché. Ses avant-bras formaient un ixe qui ballotait dans le vide. Elle fixait le tapis.
« Je vis mal avec ce que la société en général, et les individus en particulier, attendent de moi. Et ça me crée énormément d’angoisse. » Dolorès regarda le vague et imaginea un coquillage.
La psychiatre ne répondit rien et but une autre gorgée de son Orangina.

*****

Le gérant de banque avait formellement interdit à Ushanka Dan de tenter quoi que ce soit pour améliorer son sort. Depuis il s’empêtrait dans les mensonges qu’il se racontait chaque jour sur sa capacité à vivre une vie d’intimité. « And you lied to me, and you lied to me... »

Il errait d'autobus en autobus en regardant partout mais ne regardant personne, concentré sur les fourmillements sous son nombril. Comme un chien en rut, haletant, la gorge sèche toute la journée. Une armée de spermatozoïdes casqués comme des soldats allemands de la guerre 14-18 lui lançait des coups de baïonnettes dans l'urêtre. Ça faisait du bruit comme un sextuor d’Illuminatis extatiques et surexcités qui écoutent November Rain en buvant du thé en poche et qui pensent s’acheter chacun un drum même si, collectivement, cela serait contre-productif.

À suivre...

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