Puisse le bonheur et rien d'autre passer votre porte
L'idée est de se boucher les yeux pour ne pas voir les réalités incontrôlables sur lesquelles nous n'avons qu'une influence brève, incertaine, vague et floue. Mais puisque d'aucuns aiment l'illusion d’avoir une influence directe et irréfutable sur leurs actions terrestres, sur toutes les actions terrestres; alors nous devons pénétrer dans le domaine vachement bien gardé du désir et des aspirations d'autrui, où chaque fois l’on se cogne contre des désirs et des aspirations qui sont au pire hostiles, au mieux incompatibles avec ses propres désirs et aspirations.
Les aspirations sont avant tout ultra-personnelles, ultra-cathodiques, une vision de l'au-delà de sa propre vie dans le téléviseur du temps futur. Et pendant ce temps, le temps passe et les années folles s'étirent, se font anciennes et ressemblent davantage à une aliénation en règle, un vent d’octobre qui se perd dans l'odeur de goudron des derniers travaux et dans la brume des alcools avalés n'importe comment. C'est un écran de XX centimètres sur XX qui détourne, le temps de huit SMS, le sort d'autrui; et dans les airs les vapeurs de l'usine de bière se répandent à de nouveaux quartiers. Le fumet caractéristique, à la fois familier et vaguement désagréable, des céréales qui brassent se faufile dans le corps et colle aux poumons comme jamais autrement dans l’année.
Lorsque d'aventure on croise un coreligionnaire dans une ruelle de son quartier, on ne le reconnait qu'à l'instant de le/la croiser, les couches de vêtements se superposent et de ce fait l'âme au complet s'enfouit dessous.
Il est temps maintenant comme il est temps à chaque mardi après-midi d'utiliser précieusement son précieux temps et d'en faire du détournement. D'idées, de sens, de messages. User des heures consacrées à ramener sur sa table le pain quotidien qui permet au ventre de laisser la paix à l'âme, qui permet à celle-ci de se remplir sans entendre crier famine à l'étage du dessous, sans entendre certains boyaux se tordre, se déchirer entre les rates et les cirrhoses qui couvent, le ridicule biliaire qui prend aux tripes comme une faute de goût ou un manquement à l’honneur chez un épicier hongrois que l'on connait mal.
Il est temps de visiter en voyage astral un ou plusieurs pays de l'Est, de rêver à des otaries car elles sont synonymes de bonne chance tout comme des pneus d'été sur une chaussée noire sans neige et sans glace.
Il est temps d'user de son temps pour se détourner des fonctions évidentes de l'après-midi, et plutôt rêvasser le regard fixe, s'emparer de son environnement et en abuser à très bon escient. Savoir se servir de son mobilier. En résumé : fixer les écrans, marteler les claviers, faire danser les souris sans-fil du geste machinal et régulier, ni trop nonchalant ni trop saccadé, de la bonne main; et adopter grâce aux bonnes oeuvres de ses sourcils touffus l'air de l'individu qui est tant absorbé, qui fronce et qui réfléchit, qui peine et qui recourt à ses facultés pour résoudre les pépins professionnels et les sourcils corporatifs si chers à sa société (du moins en apparence).
Bref, donner l'illusion de ne pas rêver au loin, et dans les faits ne pas rêver du tout; mais plutôt faire de ce travail organisé et raisonnable une oeuvre encore plus sérieuse, et ainsi réfléchir à ses rêves, à ses aspirations. Le bonheur, l'amour, la tristesse, l'attirance charnelle, les pensées impures, les obsessions de longue date que l'on repousse mais qui tôt ou tard reviennent triompher, les crottes de fromage dans les craques des sofas, l'utilisation appropriée de nouveaux mots de vocabulaire, la pertinence d'éviter de s'engager avec le/la/les être(s) aimé(e)(s) dans des débats débiles et dans des arguments qui ne sont que perte et perte et perte de salive, et détournement de rêveries... et finalement poursuivre la qualité, et comprendre la profondeur insondable, du besoin d'isolement chez les enfants mésadaptés d'il y a vingt ans, lancés dans un monde qui dans le fond de leur esprit tout-puissant n’est fracturé par aucun mur ni notion de distance physique ou de cartographie.

