Chronique du réalignement mondial des monnaies découlant de la montée de l’Asie et de la force de l’euro
Samedi matin, je me suis levé très tôt et j'ai décidé de prendre le métro jusqu'à la dernière station de la ligne verte pour voir ce qui s'y trouvait, et aussi pour vérifier si ce qui s'y trouvait était conforme à ce que j'avais vu la dernière fois où j'y avais mis le pied; si tout ce qui s'y trouvait n'avait pas profité de mon absence pour se volatiliser, tout simplement se dissoudre dans la nature telles les pastilles effervescentes contre les brûlures d'estomac lorsque laissées tombées au fond d'un verre d'eau fraîche.
À ma station préférée sur la ligne verte, j'ai attrapé le métro à la dernière seconde. Les portes, annonçant leur fermeture imminente, laissèrent entendre un déclic au moment où je les franchissais à la course, café non-bu en main, gobelet fermé de manière non-hermétique mais tout de même scellé de façon que j'estime sécuritaire puisque aucune goutte du liquide chaud ne déborda du verre lorsque j'accélérai la cadence, dans la descension des escaliers puis sur le quai pour sauter dans le wagon comme s'il s'agissait d'une Ford V8 et que j'étais Clyde Barrow sortant à peine d'une banque fraîchement volée et que c'était Buck qui conduisait l'automobile.
Dans le métro, sur la banquette double à ma gauche, lui aussi à contre-sens du sens du train, était assis un vieil homme; pendant tout le trajet mon regard ne put s’en détacher.
Ce que je remarquai d’abord, c'est qu'il mangeait, proprement avec une cuillère en plastique, un morceau de gâteau dans un petit contenant de styromousse. Il avait déposé sur ses genoux un sac de papier, à l’intérieur duquel se trouvait sans doute son repas du midi, et en bandoulière il portait un autre sac, en cuir celui-là, sur lequel était inscrit le mot « Americanada ». La couleur de chacune des lettres du mot menaçait de s'effacer à tout instant, mais il aurait été étonnant que cela se produise, puisqu'en général la couleur met beaucoup plus de temps à s'effacer, à moins qu'on ne l'y force en y versant quelque produit chimique d'une efficacité redoutable, qui saurait décolorer l'inscription en quelques secondes sans pour autant abimer le reste de l'objet.
Lorsque le vieil homme eut terminé son gâteau, il rangea le contenant et la cuillère dans le sac en papier, puis il sortit du sac qu'il portait en bandoulière un morceau de tissu noir qui ressemblait à une chaussette roulée sur elle-même. Autour du morceau de tissu, plusieurs élastiques. C’était comme une pelote d’épingles, mais avec des élastiques. Je m’étonnai de l’ingéniosité de la chose, et du fait qu’un homme se promenat en amenant avec lui un objet à l'utilité aussi discutable en cas d'urgence ou d'attentat terroriste qu'un élastique. Puisque j’étais disposé à m’étonner, je sautai sur l’occasion pour m’étonner aussi du fait que certains hommes sortent sans emmener d’élastiques avec eux.
Les doigts du vieillard étaient larges, déformés par les années; mais ils semblaient agiles. Avec leur concours, il manipula précautionneusement le sac de papier, dont il emprisonna le contenu à l’aide de deux élastiques, l’un placé horizontalement et l’autre verticalement, comme des mots croisés.

Pendant tout le trajet, personne n'est entré dans le wagon; du moins pas à ma connaissance. En face de moi, assis à contre-sens du contre-sens du train, un homme avec un très gros crâne dégarni brillant dans la lumière du wagon faisait la lecture. J'ai supposé qu'il était instruit, car le livre était très gros, et son front très large et luisant brillait de ce que j'estimai être une lueur d'intelligence.
Lorsque je vois des gens qui m'intriguent, particulièrement dans les transports en commun puisque c’est là où nous avons le loisir de les observer le mieux, j'aime à deviner quel âge ils peuvent avoir. Une fois que j'ai arrêté un chiffre qui m'apparait satisfaisant, je pense à l'année où nous nous trouvons, et de celle-ci je soustrais l'âge que j'ai estimé dans le but de déterminer en quelle année la personne devrait être née.
Je présumai que ce passager devait avoir 75 ans. J'étais conservateur, comme un ministre, dans mon approximation, parce qu'il aurait pu facilement être plus vieux que ça. Le vieillard était un peu voûté, ce qui est commun lorsqu’un individu atteint un certain âge, même lorsque de cet âge nous ne sommes pas certain, et une certaine quantité de peau flasque pendait sous son visage. Il n'avait que quelques cheveux blancs, en broussaille, et quelques taches brunes décoraient son front et le dessus de son crâne. J'ai pensé à un Hot Diggity Dogger, mais ça n'avait pas de lien avec le vieux monsieur. J'avais simplement ce mot en tête, et comme souvent j'ai du mal à me concentrer sur une seule idée à la fois, il n'est pas anormal que ce mot me soit venu sans condition logique favorable à son arrivée.
À partir de la date de naissance estimée pour le passager (j'optai pour 1932), je me mis, comme je le fais souvent lorsque j'essaie de deviner un âge pour les inconnus que je vois dans les lieux publics, à calculer l'âge qu'il devait avoir à certaines années précises et, pourrions-nous dire, charnières. Tout en fixant le vieux monsieur né en 1932, je me rendis compte qu'il avait grandi durant la Seconde Guerre Mondiale, mais que celle-ci s'était terminée alors qu'il n'avait que 13 ans. Je l’imagineai grandissant au son du Glenn Miller Orchestra. Pendant qu’il avait mon âge, la Révolution tranquille est arrivée, puis elle est repartie. Maurice Duplessis est mort, mais il n’est pas revenu.
Le vieil homme, toujours courbé sur ses effets personnels, le sac Americanada contre son flanc, était vêtu d’un pantalon de travail bleu, mais il ne s’agissait pas là des seuls vêtements qu’il portait. Il portait aussi d’autrs vêtements, chose qui me semble, avec du recul, tout à fait logique, puisque les gens se promènent rarement nus dans les transports en commun, à plus forte raison en automne. Deux chevilles veineuses, presque translucides, nues, dépassaient du pantalon bleu. Les chaussures de l’homme semblaient usées, mais je crois qu’on pouvait encore leur faire confiance pour la marche.
Je détaillais ainsi le passager, ses chevilles nues et ses doigts blancs, et ses autres vêtements dont j’ai oublié la nature. Il ne se rendit jamais compte de l’attention que je lui portais. Je me suis dit qu’il avait probablement des cataractes.

