Enregistrant un mixed-tape de la couleur de la lumière
Je suis assez satisfait de mon nouvel environnement. Ma cuisine est devenue mon lieu de travail. C’est bon sink : je suis un gars de cuisine comme d’autres sont coureurs de bois ou bien chasseurs-cueilleurs. Je fais pas mal d’affaires dans cette pièce-là, incluant (mais pas limité à) me nourrir. Je veille dans la cuisine, je bois dans la cuisine, je reçois dans la cuisine les rares fois où je reçois. J’y passe les matins que je peux, ceux de congé, et mes soirées le plus tard que j’ose. Là c’est les vacances. Pas une cenne, je reste aux cuisines à watcher les nouilles Ramen dans le garde-manger, pour pas que les petites piles se défassent et chutent en bas de la tablette dont elles testent la solidité en montant, montant, s’empilant les nouilles séchées les unes par dessus les autres, le bon glutamate c'est bon pour les enfants en pleine croissance, les sachets de poudre pour distraire toute la famille, un paquet de paquets de nouilles comme autant de châteaux de sable mais pas de sable et puis c’est pas des châteaux, à trente-trois cents le chachet.
Ma table de travail, c’est celle de la cuisine. On y reste tard et on s'y brûle les yeux entre amis. Si j’étais Beauceron, je m’appellerais Veilleux. La table est rose pâle, les chaises aussi. Une idée de Mathilde, parce qu’elle a du goût et c’est bon l’avoir dans une maison, pour penser à tout et réparer des vieux pick-ups.
Beauceron (I wish I was).
Mathilde n’est pour ainsi dire pas là, elle va et elle vient l’été et elle vous l'expliquera elle-même, ce qui me procure une solitude qui me donne le temps de bien m’intégrer aux nouvelles pièces qui s’étalent, désordonnées, sur notre étage. Par beau temps je teste la solidité du balcon. À l’intérieur, les plantes pendent comme elles peuvent. J’en rêve de nouvelles en essayant de planter des crochets aux plafonds. Sur les murs, il y a des chevaux et des femmes nues. Des chevaux nus. Des chevaux mécaniques. Des chevaux vapeur. Des chevaux de porcelaine. Des chevaux de fer rouillé. Des chevaux de myrrhe et d’encens. Un rack à guitare pas de guitare dedans et des vieux pick-up gricheux. Le Super Nintendo, des Teenage Mutant Ninja Turtles, un coussin rond qui a l’air d’un bonbon dur.
Il y a des vacances et de la solitude dans l’air. Des parties de Dumb Thumb et des appels obscènes. De la musique pas de paroles d’un bord, et de l’autre, les pneus crissent et les shows de boucane sur la rue. Des portières claquent. L’odeur de tabac de ma voisine du dessous monte par la chambre de bains. Le même cheminot qu’on voit sur la Promenade se promène dans ses habits bleus trop grands, il passe, repasse, dépasse dépassé devant ma maison qui n'est pas sur Masson, rencoigne le même coin de rue, comme s’il cherchait les rails parallèles, les derniers segments de droites, qui ont disparu du quartier avec le tournant du siècle. Au dépanneur 24 heures sur Ste-Catherine, demain matin de bonne heure on reverra le gars du shift de nuit à qui on a donné de l’argent vers l’une heure. Il est né en 1964. Le cheminot se tient debout, ses deux vieilles godasses sur la grille d’un égout en testent la solidité. Il a l’air impressionné pas mal. Il marche en regardant par terre et n’a l’air de rien trouver comme un mini-colley-épagneul-husky de douze ans châtré sans odorat.
Aujourd'hui, je prévois faire mourir ma batterie de laptop, et la ressourcer dans la cuisine, ce qui me donnera le loisir nécessaire pour planter au moins un des deux clous prévus à l'horaire.

