La barbotte qui n'avait pas de maison
Quand je travaillais au café Second Cup de la Place Dupuis, qui n'existe plus maintenant (les corporate freaks chez Couche-Tard ayant probablement renoncé à supporter plus longtemps les corporate freaks du Second Cup), Mario passait pratiquement chaque jour pour acheter son jumbo moka blanc à cinq dollars (avec un everest de crème fouettée), qu'il nous payait en poignées de change.

Il se présentait le matin après les business men et les office monkeys, les filles de centre d’appels, bref tous ces gens qui avaient de vrais boulots, respectables et tout. Et il empestait le chien humide. Souvent, Mario revenait une seconde fois. Et parfois même une troisième fois, dans la même journée.
Presque invariablement, les membres de sa tribu se présentaient au comptoir brun à tour de rôle, dans les heures qui suivaient, pour commander sensiblement les mêmes drinks caféinés coûteux. Par sa tribu, j’entends les punks à chiens qui squattaient avec Mario dans les entrées de commerces désaffectés sur Ste-Catherine Est, à l'orée du Village, ou au Parc Émilie-Gamelin, à l'époque où le sympathique maire du Centre-Sud, le mal nommé Labonté, permettait encore à ses sujets (qu'ils aient une maison ou pas) de se promener en toute légalité avec leurs chiens dans les espaces publics verts bruns de notre quartier.
Tout ce beau monde était bien gentil, mais faisait mentir la croyance voulant que les pauvres, les mal pris et les itinérants en tout genre se montrent souvent plus généreux que les messieurs en veston-cravate et les dames en tailleur propre qui travaillent dans les bureaux climatisés. Si Mario connait les chiens (il y a une meute entière qui l'accompagne), on ne peut pas dire qu'il accorde la même valeur au pourboire. Lorsque je finissais mon shift, mon gain du jour égalait plus ou moins la somme que Mario avait dépensé en cafés moka (blancs).
Devant le dépanneur « 25 heures » de l'avenue du Parc, juste au sud de la rue Milton, il y avait Mario avec ses 8 chiens dimanche midi. Je ne l’avais jamais aperçu dans le coin auparavant. Mais sa présence n’étonne pas tant. Elle est plausible. Il est itinérant. Par définition, il itinère. Il peut donc être partout.
Je marche jusqu’au Provigo, celui où il y a les Indiens devant, ceuze-là qui ont toujours l'air heureux, comme des Schtroumpfs mais pas bleus, qui te wavent de loin à grands coups de bras pour être certain que tu ne les manques pas lorsqu'ils te quêteront, quelques pas plus tard. Mais aujourd'hui, par exception, ils ne sont pas là. Sûrement un get-together de clochards dans l’édicule du métro Place-des-Arts...
Arrive au Provigo. Les portes s’ouvrent sans les mains. Fais mes emplettes, reste interrogatif devant certaines ethnies de poisson (barbotte à 96 cents ?), joue du calcul mental pour dénicher les tomates les moins chères, fais la liste de ce qu'il ne faut pas oublier pour pouvoir, une fois à la maison, la comparer à la liste de ce qui a, dans les faits, été oublié.

Puis à la caisse :
« C'est pour une livraison ? »
« Oui. »
« Vous êtes étudiant ? »
« Non. »
Je devrais toujours répondre « oui » à ça. Quand on est jeune et sale, et dans le ghetto McGill, on passe pour un étudiant. Mais je suis un homme honnête, qui n'aime pas être pris en défaut sans sa fausse carte étudiante.
Arrive le moment de remplir la petite fiche, avec mon nom et adresse pour la livraison, survient le blanc gênant. Je n'avais pas la moindre idée de mon adresse.
« Il n'y aurait pas quelqu'un que vous pourriez appeler ? »
« Hmmm... non, pas vraiment. »
Sur le carton, la caissière a laissé des cases en blanc, comme ma mémoire. Je l’ai rappelé du trottoir, devant chez moi, les yeux levés sur le numéro civique.
Il faut vraiment être rendu partout et n’être pas souvent chez soi, pour ignorer, quatre mois et demi après avoir « emménagé », sa propre adresse.

