Le Raideur Digeste

Si tous les shows de télé-réalité qui nous ont envahi ces dernières années m'ont laissé totalement indifférent, je suis en revanche assez fasciné par ce meussieu.
Interpellé par le FBI en 2002, cet Américain originaire du Bangladesh ne sort plus sans son bracelet GPS. Tous ses déplacements sont donc notés en temps réel sur son site web personnel, et pour compléter le tableau de ses activités et prouver qu'en tout temps il ne fait rien de répréhensible ou de menaçant pour la nation, il dresse la liste de ses repas, ses sorties et ses achats, photos et relevés banquaires à l'appui. Il y a même une section « petit coin » sur son site, pour prouver que quand monsieur dit qu'il fait caca, c'est qu'il n'est pas en train de larguer des bombes.
Le « projet » de Hasan Elahi, qui dure depuis maintenant cinq ans, m'a immédiatement rappelé cette autre histoire, que j'avais lue il y a plusieurs années dans le Reader's Digest : un type s'était retrouvé en prison, dans les années 1970 je crois, pour un viol qu'il n'avait pas commis. Finalement libéré et relâché dans le grand monde, le gars était devenu assez paranoiaque (on le serait pour moins que ça) et se présentait systématiquement à toutes les personnes qu’il croisait. Mieux encore : il distribuait ses cartes d'affaires en quantité industrielle, pour laisser sa trace partout où il passait et être certain que tout le monde se rappellerait l'avoir rencontré, dans le but d'avoir des alibis inattaquables si par une incroyable malchance la même histoire d'horreur venait à se répéter.
Ce qui m'amène à faire mon coming out : je suis un grand fan du Reader's Digest.
Il y a une dizaine d'années, j'ai eu la chance de travailler à un endroit où j'avais accès à un jeu d'échecs d'une part, et d'autre part à une bibliothèque fort complète de vieux Sélection des années 1960 et 1970. J'en ai profité pour en chiper quelques uns, afin de me distraire et me nourrir l'esprit... pour finalement entasser ces magazines dans ma chambre et m'enfuir avec.
Bien plus qu'une simple lecture de salles de bains, le Reader's Digest est une mine d'informations, pour un peu que l'on s'aventure plus loin que ces anecdotes de bas de pages qui nous assurent de briller dans les soirées, de passer pour un convive à la compagnie des plus agréables, et qui remplissaient un peu la même fonction, maintenant qu'on y pense, qu'un Louis Quipédia, mais avec quelques années d'avance.
En plus, d'aucuns n'est pas sans ignorer que le concours de cet inestimable mensuel permet d'enrichisser son vocabulaire !!!
Quelques dizaines de Reader's Digest qui sentent le vieux traînent encore dans mes boîtes, et me suivent de déménagement en déménagement. S'il m'arrive rarement d'en faire étalage devant la visite (ou aux salles de bains), je ne chéris pas moins le vibrant souvenir de ces lectures au sujet de docteurs philanthropes survivants de l'Holocauste ayant sauvé des enfants sans bras des dents acérées de furieux requins de Tasmanie arracheurs de jambes pendant Thanksgiving en Alaska.
L'image d'une vieille pub de margarine avec Ovila Légaré habillé en brun carreauté dans un Reader's Digest d'il y a trente-cinq ans me rappelle aussi une merveilleuse référence tirée d'un hilarant épisode de « Semi-détaché », le feuilleton avec Roberto Medile, vers 1990. Ça allait à peu de choses près comme ceci :
- Où avez-vous pris cette information là ?
- Je l'ai lue dans le Sélection !
- Ben vous devriez mieux sélectionner vos lectures, ma tante.
Savoureux. Comme quoi mon goût pour l'esprit de bottine et le cabotinage insignifiant s'est décidé en bas âge.
Vous pouvez lire l'histoire de Hasan Elahi dans Wired (« The Visible Man »). Rien dans le Reader's Digest jusqu'à maintenant...
