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Un samedi à l'usine

26 mai 2007

On m'a reproché d'être vague, de ne pas aller au fond des choses. De rester en surface, ou bien de digresser, de diverser. De ne pas vous parler de mon quotidien, de mes joies, mes peines, mes aspirations et/ou mes condylômes. Alors, tel que riquouesté, je réajuste aujourd'hui le niveau d'intimité avec toi, lecteur, avec toi, lectrice. Pour ce faire, je transgresse entre autres une des règles non-écrites du bloggage : je te parle de mon travail.

Pendant que vous célébriez, à pareille date la semaine dernière, votre Jour de la Reine/de Dollard/du Dollard/des Patriotes/insérez-votre-dénomination-favorite-ici en accordance avec vos allégeances politiques vos préférences en matière de congés payés ou vos vues sur le nationalisme, et pendant que vous manifestiez (peut-être) dans le Parc La Fontaine en clamant « Le Québec aux Québécois DE SOUCHE ! » (la dernière partie ne manquant pas de me faire naître un petit régurgi de vomi à l'intérieur de la bouche, pour des raisons que j'expliquerai un autre jour (ou que j'ai peut-être déjà expliquées)) je travaillais comme à tous les samedis pour sauver vos âmes et assurer que la loi et l'ordre se maintiennent dans votre ville, que dis-je? dans votre pays.

Mon travail consiste en bien peu de choses. Je suis assis à mon bureau habituel, avec trois plantes autour de ma tête, suspendues en des points soigneusement déterminés, de manière à former un triangle dont les angles correspondent en tous points avec ceux du triangle des Bermudes. Et devant moi il y a un mur de télévisions. Sur les moniteurs, j'ai le loisir d'alterner d'une caméra à l'autre, et toutes ces caméras me donnent un aperçu de vos cuisines, vos salons, vos salles d'eau, vos placards, vos squelettes.
Et ce manège se poursuivra jusque à ce que l'on vienne relever la garde. Alors un autre, un semblable à moi, un nouveau numéro anonyme, un nouveau travailleur, un nouveau soldat, une nouvelle fourmi dans l'estomac du grand tamanoir du monde, viendra à son tour accomplir le rôle pour lequel il/elle a été spécialement formé(e) : vous épier.
Ou pas vraiment.

Pour être honnête, les samedis sont longs et se ressemblent. Je travaille dans l'ombre (on n'allume pas les néons du bureau, le samedi), tranquille dans mon coin favori, sans grandes tâches à accomplir, et je regarde la butte que l'on appelle vaniteusement « la Montagne » se reboiser à vue d'oeil, après un hiver pénible et un printemps qui jusqu'à récemment n'attirait que méfiance.

Je me plais à fabriquer une fascination révérencielle (révérencieuse) pour certains blogs, certaines lectures en ligne, et c'est là chose bien inhabituelle que je cherche intérêt dans la lecture et révérencie à ce point puisque moi, madame, je ne lis pas, en temps normal.

Moi madame, je ne regarde pas la télé. Moi madame, je ne vais ni au cinéma, ni au théâtre. Encore moins au ciné-parc, puisque le métro refuse de s'y rendre ! Moi madame, je suis acculturé. Moi madame, je suis asexué. Moi madame, je ne connais rien. Je n'connais ardjien. Je suis un idiot. Je suis un simple d'esprit. Je suis redescendu à l'état nu, à l'état vierge. Page blanche tu étais et page blanche tu retourneras. Je reconstitue le mythe du bon Sauvage.
En bon français bien de cheu nous : je ne veux rien savoir.
Dans l'autre langue, venue d'ailleurs : popular culture no longer applies to me.
Je suis telle une casserole. Je suis bien huilé comme une machine bien huilée. Je fais ce qu'il y a à faire et rien ne me colle dessus.

Moi madame, je suis un produit de mon environnement. Et cet environnement est technologique.
Je suis certain que c'est à cause de toutes ces ondes de téléphonie cellulaire, de télévision satellite, de wi-fi, de hi-fi, de lo-fi, de no-fi, que ma tête me fait mal, que ma tête cogne, fait boum-boum, et que mes vaches dans mon pré ne donnent plus de lait.

À cause du réchauffement de la planète, mes vaches donnent du lait plus chaud, avec une petite peau sur le dessus.

Dans mes loisirs, je pratique la marche à pied. Je travaille aussi sur une liste d'adverbes, parce que les mots sont des choses que l'on aime bien. Ils n'ont pas vraiment de sens, même mis bout à bout. Encore moins lorsque mis bout à bout... Ils ne font que sonner comme des carillons, comme des flûtes de paon, comme des cuillères de métal quand on cogne dessus avec une autre cuillère de métal.

Moi aussi j'aurai droit à un week-end de trois jours, pour le congé statutaire, l'holidé sus-mentionné, à la dénomination aléatoire.
Seulement, mon congé de trois journées sera décalé, et ne débutera que dimanche, pour aller se conclure quelque part dans le coin du mardi soir, le mardi étant toujours ma journée de congé favorite, que je passe à traînasser dans les cafés et à planifier des activités plates et inévitables, genre aller chez le médecin pour me plaindre de maux de tête, manger des pointes de pizza sèches et peu goûteuses à 1,29$ dans des établissements douteux, changer de caleçon, visiter ma banque pour constater plus à fond le marasme financier qui est le mien, graffigner des Hummers avec mon set de clefs, sauter de toit en toit déguisé avec un habit noir, un passe-montagne et un grand bâton comme Donnatello dans les Teenage Mutant Ninja Turtles.

Bref, la routine.

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