Anatomo-pathologie des tumeurs
Cher méningiome, tumeur pratique s'il en est, tu irritais, croyais-je depuis bientôt six mois, mes tissus nobles. Et tu n'en est finalement pas un. Tu n'existes pas, pas plus que la protubérance que je pensais avoir au front gauche. Apparemment, mon front est symétrique. Les bonnes nouvelles n'arrêtent pas.

J'aurais dû faire médecin, je me dis ça chaque fois que je vais à la clinique. D'abord parce que j'ai manifestement, paranoïa ou non, une fascination pour la chose médicale et le fonctionnement du corps humain, ce faux-frère, ce traître, cette machine fantastique qui fabrique des cancers quand on pense qu'elle travaille pour nous. Et puis, docteur : ça semble valorisant. D'aider tout ces gens...
Mais ça doit pas être évident non plus, parce que beaucoup de ces gens qui ont besoin d'aide sont assez sales.
À la clinique, les pubs de gonorrhée volent la vedette cette saison. Avec tous ces beaux dessous affichés sur les murs, on aurait le goût d'aller magasiner des sous-vêtements plutôt que de fourrer.
Le type qui vend le journal L'itinéraire, un comique, a annoncé à la ronde, au sortir du cabinet du docteur, qu'il ne lui que restait deux mois à vivre. Une annonce qui n'a provoqué aucune commotion. Dommage, tant qu'à faire une commotion, aussi bien la faire quand il y a des médecins et des infirmières autour. Une autre belle occasion ratée. Les gens manquent de pragmatisme.
Il y avait une petite fille dans la salle d'attente. Je dirais trois ans. Ou peut-être quatre ? Ou cinq. Non, peut-être pas cinq... Sinon, elle aurait été à l'école... Je suis mauvais pour deviner les âges des enfants. Je suis pas bon pour rien concernant les enfants, à part m'en plaindre quand ils hurlent. C'est comme quand : « La mère et le bébé se portent bien. Un beau poupon de six livres et huit onces ! »
Fantastique. Six livres, huit onces. On dirait un ingrédient. Comme la poudre à pâte. Je n'ai aucune idée de ce que la mesure de poids en question peut bien représenter. Je n'ai rien à dire dans ces cas-là. Le bébé est-il trop gros, trop chétif, prématuré ? C'est embêtant. Je n'y connais rien. On ne pourrait pas dire combien il a de jambes par exemple ?
« La mère et l'enfant se portent bien. Une beau poupon avec deux bras et une jambe ! » Fantastique. Là on sait à quoi s'en tenir, quel genre de commentaire formuler. On peut renchérir, faire comme si on était vraiment intéressé :
- A-t-il tous ses testicules ?
- Mais c'est une fille !
- Ça ne veut rien dire, madame, on ne sait jamais de nos jours. Y'a pu d'jeunesse.
Bref, l'enfant était avec sa soeur et avec une adulte. Dans la salle, l'aristocratie centre-sudoise était là, désoeuvrée, maganée, à la clinique les mardis. Individus gris, souffreteux, cheveux grichoux pour madame, barbe pas faite pour monsieur (ou madame). Kiwis violets, rognigne-choux aux pieds, les talons qui écrasent le derrière de la chaussure. Et la fillette de crier : « Mamiiiiiiiiiie ! La madame elle me regarde ! »
Moi je me demande : par esprit de contradiction, les enfants de médecins refusent-ils de jouer au docteur ?
Ça tousse tout le temps, le monde. Les gens sont si frêles. C'est une vraie honte pour quelqu'un comme moi, dont les anticorps sont sans défaillance, un homme dans la fleur de l'âge, au système immunitaire robuste, qui n'a été affecté dans sa vie d'aucune affliction ou maladie réelle à part la varicelle. Et une pharyngite, une fois. Une pharyngite, c'est plutôt commode d'ailleurs, on se sent bien quand même, et c'est toujours agréable de se la fermer, sa gueule.
À la clinique des Faubourgs, il y a une distributrice de Purrell, le désinfectant pour les mains. Même deux distributrices : une dans la salle d'attente, une autre dans le corridor.
Sauf que la seule personne qui s'en sert, c'est le gars de la sécurité.
