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Pygmalion, ou l'été de force

19 août 2006

The future looks so bright we have to wear shades.

J’ai connu une femme qui un jour est allée s’asseoir pour penser à tout ce qu’elle avait laissé derrière elle, jusqu’à maintenant, jusqu’au moment précis de sa vie où elle s’est assise au pied d’une statue. Certains statuts s'ébranlent tranquillement, d’autres se branlent auprès des statues. Elle m’a dit avoir pensé au passé, du matin jusqu’au souper, complaisamment; à son passé qu’elle n’explique jamais, et qu’on ne veut pas savoir.

On retrouve son histoire là, au pied d’un monument : elle réfléchit à la dernière journée d’été et s’aperçoit d’une révolution, qui se passe à l’instant même. Dans les branches d'arbre coupées, laissées à terre par la dernière tempête, celle de la veille, dans les racines déracinées il y a une odeur de chose mouillée qui exhale la révolution. Le soir, les éclairs reviendront sillonner le ciel comme a thousand feux d'artifices. Elle vit au coeur d’une épopée intrépidante, où tout s’est mis à tourner au ralenti, à ne plus prendre de visages connus. Les trottoirs n'ont plus de craques, et le crack n'a plus de trottoir. L'inflation descend, high prices going down. Il y a des différences.

Lorsqu’elle est rentrée chez elle ce soir là, elle a surpris la moitié masculine de sa vie à deux tombée à genoux dans la chambre, des cartons éparpillés autour de lui. Il s’essouflait en parlant, les mots se mâchaient mal et il sautait des conjonctions, des articles et des adverbes : « Ramasser des affaires, paqueter ses petits, faire de beaux grands rêves tout bleus, stay away from water, rester loin des liquides, des fluides, des liquidités, des liquidations, des excisions, du coulant, du collant, du poisseux, des jambes nues. » C’est ce qu’il raconte. Tout ça était devenu trop lourd à porter pour lui. On n’a pas tous le statut d’une statue, des épaules d’acier, un dos toujours droit et le droit de garder la tête haute en toute circonstance. Si on le croisait dans la rue, nous ne le reconnaîtrions pas. Je crois qu’il vit dans un monastère au Laos.

Le soir même de cette journée là, mon amie est retournée s’asseoir à l’emplacement précis où elle avait passé l’après du dernier midi de l’été. Voir un avion en levant la tête, « nuker les ponts laissés derrière, exploser les ponts une fois qu’ils ont été franchis. Annihiler le passé. Ne pas avoir de fassé et ne pas avoir de puture. Coincer le présent. Icitte. » Se dit-elle. Elle bafouille dans sa tête. Les éclairs ont silloné le ciel, comme un thousand feux d’artifices, mais il ne pleuvait pas encore.

Dans sa maison, rendue seule, elle avait mis des boîtes closes, des cartons pleins partout, qui l’entouraient d’une pièce à l’autre. Sur le comptoir de la cuisine, un cannage vide restait ouvert, les bords coupants levés vers le plafond.
Ensuite tous les prix qui apparaissaient si haut devinrent soudainement bas. Tout ce qui était très grand devint vil, et inversement. L'inflation ne se comptait plus, ne se dénombrait plus, le grand boulier des bonnes et des mauvaises actions est relégué derrière. Il est temps de repartir à neuf. À déficit zéro.

Dans les semaines qui suivirent leurs cours, la nature se métamorphosa avec tout ce qui vient avec. Les feuilles se sont mis à se crisser en bas des arbres et à crisser en bas de nos pas. « Un mois déjà » se disait-elle, toujours posée sur son socle, à regarder perpendiculairement, « un mois déjà et mon ancienne vie à deux chauffait encore, de la chambre à coucher jusqu’au coin de la rue, odeurs d'ass fat, circulations, umuduté. » Le ciel s'ouvre et le ciel s'éclaire, devient bleu malgré octobre. Des cheminées phalliques phument, mais très au loin.

Il est important de garder son avenir perpendiculaire à soi. On peut le croiser à une intersection. Il vient un temps où la canicule de la femme-d'à-côté-est-enceinte s'embarre dans la maison avec la femme-d'à-côté, cernée par les ventilateurs et par une odeur de crêpes. Laisser le très chaud pour le tant doux. Elle s’est mise à popper des enfants au début de l’automne, à les catapulter hors de la matrice comme une machine à popcorn. Elle nous a pondu des quadruplés avant le lever du jour, avant la fin de l’orage.

Mon amie a laissé son appartement quelques jours plus tard, laissant là la femme aux quatre enfants et sa collection de ventilateurs. Elle est retournée s’asseoir à l’endroit précis où elle s’était assise jadis. Le ciel apparaissait soudain très attirant, attirant comme la mer quand elle est de la même couleur. Son porte-monnaie débordait d’espoir et elle a acheté le présent avec ce qu’elle avait gagné avant. Elle a tout nié en bloc.

Si on la croisait dans la rue, nous ne la reconnaîtrions pas, et elle non plus. Je pense qu’elle est partie en Thaïlande, ou alors c’est tout comme.

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