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«Le truc c'est de faire tout à la botch» (02 avril 06)

12 juin 2006

(Texte publié sur P45.ca).

« Allo? »

Le commis répond en anglais au client juste avant, et au téléphone : « Not yet ». Déposer le sac de croustilles et le chocolat en barre sur le comptoir. « It’s the first day of the month! Everybody’s happy here!».
La nuit de printemps, l’été hâtif, mars pas encore terminé, la nuit est chaude. On ne sort pas sans blouson, sauf si l’on est particulièrement non-frileux, mais il se trouve tout de même au fond de l’air une chaudeur, un bloc de fond chaud, une brique d’humidité relative à la hausse, un chaud newyorkais je dirais, mais ce n’est pas Williamsburg mais St-Henri, rue Notre-Dame, kek part, le long. Karaoké absent ce soir, ce n’est sans doute pas la saison, mais à une des tavernes du quartier, on a ouvert les grands châssis qui donnent sur un quartier résidentiel. Sur le balcon opposé, de l’autre côté de la rue, une jeune Marocaine tout ce qu’il y a de bien, avec une peau magnifique, s’appuie sur la rampe pour parapher un bail bleu et blanc, sur lequel se penche avec elle un vieux propriétaire bien d’ici, la mèche poivre et sel qui se détache d’un front dégarni, froncé sur la signature, incliné vers l’avant. Les bourgeons leur tombent dessus, c’est comme du houx sur le nouveau bail et ils célèbrent leur nouvel union. Bienvenue dans le coin, et le comité d’accueil boit et rit pour votre débutance.

On jase fort, dans une dronquerie du coin, doit faire des heures qu’ils boivent, ces gens-là, qu’ils buvettent devant les baies vitrées ouvertes. Il est à se demander s’ils ont fait la même chose dans Centre-Sud, si on entend le karaoké à partir de la maison, ce soir. Et la saison de hockey qui n’est même pas encore terminée! Chez Brière, entre deux joints on doit regarder la télé suspendue au-dessus du slicer à viande; et pendant que le steak haché gris pourrit dans le display, on regarde la raie du gardien, du nouveau héros, parce qu’on aime les gardiens de but héroïques, à quelques secondes de la fin du match, à 15 minutes 37 secondes, le but du Canadien par le numéro 11. Troisième période. Printemps hâtif, accéléré, précipité, exagéré, abusif, et fonte des glaciers encore. Ère de temps liquides, qui approche...

Un chansionner gratte approximativement une guitare au fond du bar. Guy tare. La gratte mal. Lui aussi boit depuis longtemps. Ou peut-être pas, dans le fond, mais quoi qu’il en soit, il ne l’aura pas facile ce soir. Mais lui aime ça, parce que dans le fond ça participe. Ça lui hurle des demandes spéciales, des chansons plates que lui aime quand même, et sait jouer, même approximativement, et il fera aller sa voix rauque.
Ça chante parfois avec et parfois ça n’écoute pas. Les boules de brillard s’entrechoquent, les brûlures d’estomac s’organisent, et finalement il aime ça, et dans les pharmacies de tous ces buveurs, et de tout ce quartier, le Maalox blanchit en paix, attendant patiemment jour de gloire.

S’engage dans la rangée, à la caisse : survêtement gris, mais un gris propre, coupe jogging. Son visage est lisse, pâle, n’a pas sorti de l’hiver, si ça se trouve. Des traits bien définis et une peau de fesse dans la face, une fesse de cul, fraîchement rasée. Il s’est rasé ce matin, est allé changer son chèque. Maintenant achète une litière pour son chat –où chiait-il donc avant ce soir?- et un sac en poignées, à plastique, recyclable, transporte une bière, grosse bouteille. Consignée.
Rêve d’un scotch. D’un bourbon. D’un peignoir. Un Hugh Hefner de lui-même. Joue, gratte, guitare, le printemps lui chauffe la cenne. Quelque chose, un breuvage qu’aurait de la classe, limpide. Qui ne bourre pas. Bourativité.


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