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Lettre à Memphis #057

19 mai 2006

Chère correspondante,

Après analyse de mes (in)capacités financières, je pense que ce sera impossible pour moi d'aller te visiter à New York le weekend prochain. Jette z'en le blâme sur le proprio, qui tient à avoir son loyer en entier le premier jour du mois (même s'il l'aura le deuxième), quel capricieux.

Ça me fait mal à montcuq un peu, mais je ne pourrai pas supporter d'être là-bas (ni ici d'ailleurs, mais ailleurs c'est pire) avec dix dollars en Posh et j'aime mieux me consacrer aux affaires courantes et locales:
* dilapider le reste de ma fortune en épices riz.
* bien faire semblant de faire de mauvaises choses, avec toute l'insignifiance que ces choses, aujourd'hui comme il y a cinq ans, m'inspirent.
* acheter des trucs utiles tel une enregistreuse, une tôle à biscuits, un chaudron assez grand pour y fabriquer mes propres soupes.
* fourrer les dimanches après-midi.
* penser à la formidabiliosité des gens que l'on recontre, penser à ceux qu'il sera possible de trouver along the way, tantôt, en se promenant dans l'été; et penser à ceux qui ne sont simplement pas là en ce moment.

La moindre des choses que nous puissions faire, vous et moi, pour l'univers serait de poser des pierres, créer, et prospérer. Ce ne serait jamais autant le fun si j'avais à le faire tout seul.
Je suis peut-être en train de dériver tranquillement et de devenir débile, mais ça ne m'empêche pas d'être convaincu qu'il y avait du génie jadis entre les murs de cet immeuble que nous partagions, et que nous sommes, autant que nous sommes, les sommes de nos morceaux dispersés à travers l'Amérique, des fleurs de lotus qui ont poussé dans un skidrow.

Il serait amusant, avec tous ces jours de pluie, de modifier les parapluies et d'en inverser la courbure, pour qu'ils deviennent tous des bols de soupes, des super bowls, se balançant au-dessus des têtes. À mesure que l'eau chuterait du ciel, tous ces bols se rempliraient de bonnes soupes acides et d'excellents coliformes célèstes, rendant les poids des parapluies de plus en plus difficiles à supporter. Les poignets fragiles peineraient à tenir la canne, quelques frêles marcheurs vacilleraient, verseraient leur jus par accident d'un côté ou de l'autre, sur les sans-parapluies déjà trempés ou sur les chiens qui puzent. Et les autres, plus adroits et secs sous les abris mobiles sous lesquels ils se baladent, sueraient sang et surtout eau, afin de maintenir en équilibre la soupe au poids dans un parapluie lourd, concave et gorgé de liquide.
Tout ce beau monde usé, fatigué, ennuyé, aurait le même air ennuyé que maintenant, après huit jours d'averse consécutifs passés avec des parapluies tels qu'on les a connu jusqu'à ce jour, tels qu'ils ont naguère été brillament conçus pour laisser eau et ennuis couler dessus et tomber par terre, où les pas des passants pourront les fouler et les flouer. Les cons citoyens pourraient ronchonner pour la bonne cause, la douleur physique et la fatigue pénible, bref pour la cause qui est meilleure que l'inoffensive grisaille ou qu'un printemps austère.

L'inventeur du parapluie, impatient de tester son invention, regardait le soleil par la fenêtre en maudissant le beau temps.

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