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La boutique de thé

28 février 2006

Il y a des héros dans chaque ville. Un de mes héros est Ming Wah Hong, propriétaire et tenancier, en compagnie de son épouse, du Commerce Ming Wah Hong.
Ce n’est pas du name dropping, ni de la publicité. C’est l’expression sincère de mes visites hebdomadaires. Une fois par semaine, je «prends mon crachat et marche» jusqu’au quartier chinois, le minuscule quartier chinois de Montréal, le Chinablock comme il devrait s’appeler.

C'est l'expression sincère du bonheur que je ressens à chaque visite à sa boutique de thé. Ces jours-ci, faute d'argent, je dois me contenter de très petites quantités de thé, et seulement d'une variété à la fois. Visites fréquentes donc, au Commerce Ming Wah Hong, et je ne saurais m'en plaindre tant ces visites me plaisent.

En fait, il y a deux arrêts obligatoires sitôt qu'il y a quelque monnaie dans mes poches. Sans même avoir mangé, aussitôt que je trouve quelques sous: la boutique de thé (parce que le thé vert m'est essentiel pour travailler comme il faut, de chez moi, sur l'ordinateur) et la boutique Volume, sur Ste-Catherine Est, où Maryse me feed with litterature, pas toujours de la bonne mais je la truste. Enfin... pas toujours de la bonne... pas toujours quelque chose que j'aime, mais on s'en fout. Ça occupe ces soirées de «travail», l'autre boulot, dans St-Henri.
Je parle de Volume et de Maryse, mais ce n’est pas du name dropping que je fais, ni de la publicité. Seulement l’expression sincère d’une visite que j’accomplis à chaque semaine ou presque. Le Volume, ensuite la boutique de Monsieur Ming.

Je quitte mon Centre-Sud et le manque prochain de thé en feuilles, facilement appréhensible, n'est peut-être bien qu'un alibi parfois pour aller se ressourcer dans la boutique de thé.
Vers le quartier chinois, j'arrête en chemin, insérez nom de commerce ici. Je fais ma «run de lait» comme qui disent dans le neighborhood, même si c'est avec un sourire de travers et de mauvaises pensées; et je crie, bien que je sois un homme discret et timide: « Comment ça vaaaaa? »

-- « Ça va bien, et toi? »
-- « Ça pourrait allez mieux »

Virgule. Insérez problème banal et sans gravité ici. Ordi cassé, chèque qui se fait attendre, temps mauvais, manque de sommeil, dispute dans le neighborhood. Mais énumérez votre souci en sachant que vous allez chez Ming Wah Hong, et que durant les trois minutes, dix peut-être si ce n'est pas trop occupé, si le percolateur est plein d'eau chaude et que le tenancier se met en tête de vous faire goûter mille sortes de thé en feuilles, pendant ce temps donc, tous les problèmes de l'humanité, je dis bien tous, même votre genou qui fait mal à cause du froid et de votre rotule endommagée et de la physio que vous ne faîtes pas quand le docteur vous le demande, rien donc n'aura d'importance, sinon une petite boutique, un petit huis presque clos de deux mètres sur cinq, le goût d'un thé neuf qui baigne dans un petit gobelet même pas écologique et de gros caractères incompréhensibles sur les journaux empilés sur l'étroit comptoir, devant la caisse.

J'arrête en pleine tempête pour dire bonjour. Il me reconnaît si je téléphone. Il me demande ce qui arrive avec le chien, je lui dit que ce n’est pas le mien.
« It’s my neighbor’s dog »
« Oh. He’s huge. Big dog »
Oui, très grand chien, très Bon et Très-Haut aussi. Il vit avec alexandresavard, il est atomique, il mange dans les poubelles en cachette et n’est pas malade. Il dévore plus de cigares aux choux que le Gestapo et souffre de diarrhée, ou boit de l’huile de canola, ça fait du vomi huileux.

Je suis allé récupérer Woody Guthrie III chez le docteur du Mac, il y a une dizaine de jours. Un jeudi. De bon matin. Il neigeait abondamment. Une bien belle tempête, bien mouillée. Deux semaines sans ordi, c’était au-dessus de mes forces, mais ça s’est bien passé.

Je passe par la rue Clark, devant les nouveaux locaux de la boutique de thé de Monsieur Ming. Juste trois pas au sud de René-Lévesque.
La pancarte qui pend de sa boutique, qui flotte devant, elle a un signe yin et yang dessus... vous l’apercevrez peut-être en croisant la Place Sun Yat-sen, où en allant manger à la Maison VIP... Je vous y emmènerais si j’en avais l’occasion (et les moyens). Alors vous me diriez : « Mais j’ai déjà mangé ici! ». Vous croiriez reconnaître l’endroit, et en vérité il se peut très bien que vous y ayez déjà mangé. Vous réminisceriez sûrement un souvenir d’enfance. Vous conjugueriez les verbes de manières erronées, puis vous vous amuseriez du menu, pauvrement traduit en français comme dans tout resto chinois qui se respecte.
Mes préférés sont «okra avec grande mixture», les trois «genres» de légumes, les nouilles «Har Moon» qui me paraissent une contraction de «Harvest Moon» comme la chanson de Neil Young, et vous penseriez aux plaines de la Saskatchewan ou au Manitoba de Neil tout en fixant les caractères chinois du menu; ou alors vous ne le feriez pas.

J’aime bien lire au sujet des «combinaisons» de viandes, des «abalone» qui semblent justifier le prix exorbitant de la soupe aux ailerons de requin; mais le meilleur, c'est en haut de la première page de ce menu, la description française, pissante, de tous ces drinks exotiques, potions magiques et alcoolisées que vous ne commanderez pas. Un jour, parce que je leur devais bien ça, je me suis essayé. Ils n'avaient aucun des alcools nécessaires pour préparer ces breuvages. J'ai pris le saké chaud, au lieu... pas très Chinois. Vous prévoiriez revenir avec huit de vos amis pour avoir une de ces grandes tables rondes, dont le centre rotationne, de manière à ce que n’importe quel plat se ramène devant n’importe quel des convives.

Vous constateriez que chaque serveur porte des lunettes, que l’un d’entre eux ressemble à une version orientale d’Henry Kissinger.
Ensuite vous rencontreriez Tong. Tong m’a souhaité joyeux anniversaire il y a deux ans et demi, juste avant le show des Eels au Club Soda. Tong est un pince sans rire. Tong vient vous déranger pendant le repas et courtise votre invitée. Il vous refilera son email si vous prenez des photos, vous demandera quel est le meilleur album d’Interpol et fera peut-être même une caricature de vous sur votre addition. Tong veut dire «sweet» en chinois, enfin c’est ce qu’il dit, et je ne lui ai pas demandé de quel dialecte il s’agissait.

J’entre chez Ming Wah Hong avec le berger allemand. Il fait la largeur de l’espace réservé aux clients, il en rentre deux comme lui à peine dans la boutique neuve. Heureusement, les pots contenant les thés sont placés haut sur les comptoirs et sur les tablettes des étagères.
« Votre enseigne a viré de bord, Monsieur Ming ».
Il fait tempête et il ventre. L’enseigne du yin et du yang a viré, s’est enroulée autour de la tige de métal à laquelle est elle accrochée.
« No, no, someone will get hit »
« ... »
Il l’a enroulé lui-même, l’enseigne est trop basse et il vente.
« I have to do this. Or someone... »
Le vent ventre dehors, fort, et je me tiens dans le cadre de porte, le chien au bout de la laisse, enneigé de la tuque aux pieds. Monsieur Ming se donne une claque en plein front avec la paume de sa main : « Or someone... will get hit! In the face! ».

Je passe le VIP, la Place Sun Yat-sen, le Palais des Congrès plus au sud. Dans le Vieux-Montréal nous dépassons Notre-Dame; à une intersection la lumière vire à l’orange entre deux rafales de neige, je fais courir le chien et me laisse déraper derrière lui. La rue St-Sulpice est en pente descendante. Le chien gambade sur le trottoir disparu, la langue pendante, la condensation qui s’échappe entre ses crocs qui rient, un berger allemand plus grand que nature, roux, et c’est de voir la tête des gens de voir un chien si gros foncer vers eux, sans conscience qu’il y a un monde, un vieux quartier autour, sans conscience d’être plus gros qu’eux. Dans sa tête, le Bon est un caniche et les gens l’aiment tellement qu’il n’a même pas besoin d’aboyer pour se faire aimer. C’est de voir les gens s’écarter du chemin quand ils voient la bête à la course; et moi, emmitoufflé jusqu’aux dents, qui glisse derrière, sur les talons, en embrassant chaque dénivellation dans le terrain et dans la neige nouvelle, en essayant de contrôler chaque dérapage, chaque bosse de neige, précédé d’un animal courant, incontrôlable, le nez froid, qui déchire les vieux quartiers, déchire les temps, et les saisons.

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