Lettre à Memphis #054
«Soyez prudents sur les croûtes»

Cher correspondant,
Je rentre le nez en l’air et la queue entre les deux jambes, accompagné du pire mal de gorge de l'histoire de l'humanité. Chaque gorgée de vin rouge ne faisait aucun bien, tranquillement j’ai délaissé puis abandonné la bouteille à demi pleine au pied d’un lit ou au pied d’un couch, avec quelques germes sur le rebord vitré. Il est neuf heures trente, assis à compter ceux qui n'y étaient pas, à me rappeler leurs noms, le block party est terminé.
Quand je suis sorti, les trottoirs étaient croûtés de glace, et le vent balayait une neige conne par-dessus. Ventait que l'crisse. Une écharpe mince, et le vent qui passait au travers. Impossible de trouver une poutine à cette heure-là un dimanche matin, à moins d'aller plus loin; mais il fait froid et chacun de vos pas dérive dans la courbature du trottoir, déglisse vers la voie chaussée, le monde comme une longue patinoire pas lavée, un monde sans zamboni, un monde de croûtes tôt le matin qui se lèvent tôt et qui communient au coin des croûtes.
Au resto Lafleur, ils ont sorti les cups de marmelade, les Journals de Montréaux et aussi une serveuse neuve. Ça sent le pain qui grille et le percolateur branché, la serveuse neuve et le colgate récent. Pendant que le vent de l’Ontario cognasse les baies windows, la populace discute de l’après-demain, tache son bulletin de vote de graines de toast, d’aspartame, de pectine et de croûtes de fond de cafetière. Essuie la page trois de la gazette avec un bout de napquine usagée.
Je me suis réchauffé une soupe pour l’habitant. Chaque rempli de cuillère prenait quinze minutes à descendre et à se déglutir. J'imagine qu'un cancer de la gorge, c'est comme ça tout le temps. Probablement même en pire, et surtout tout le temps. Longtemps. Jusqu'à une fin.
Je me suis coulé sous la douche. J'ai senti la nicotine partir de mes cheveux, glisser le long de mon corps et descendre jusqu'en bas, descendre et descendre encore dans le drain. L’odeur de block party et d’activité humaine se jouxte aux odeurs de bois pourrissant, de cheveux coincés qui embaument le trou du bain. L'eau coulait sur ma nuque, derrière mes oreilles et longeait ma gorge qui souffre. Ça m'a semblé moins pire mais dans le fond je ne suis pas certain. J'ai vidé la tinque à eau chaude, et quand il n'y a plus eu d'eau, j'étais comme déçu. Il y a bien trente-six heures, encore une fois, que je n'ai pas dormi, mais je ne le sens pas. Je sens juste un trou à la place du déjeuner, un mal de gorge corsé, et un vent de calorifère parfait qui se crisse des vents qui cognassent contre les windows. Je suis couché maintenant et je dors.

