Les Savardises (titre sujet à changement)
épisode 5
Ce matin, il est très tôt.
« Mais pour plein de gens, il est encore plus tôt ».
Depuis longtemps déjà, depuis avant Savard, les travailleurs sont descendus au trou et se sont mis à massacrer le bitume avec leurs gros engins. Avant de partir de la maison, Alexandre Savard a ouvert la porte du frigo, constaté que la température en était trop froide et qu'un frimas se créait sur le large des grilles; mais il n’a pas voulu repousser la margarine pour atteindre la roulette, puis ajuster le degré de fraîcheur. Il a simplement saisi sa boîte à lunch, légèrement décalée de l'endroit où il l’avait posé la veille. Il la place devant lui sans trop cogner le fer blanc contre le brun du comptoir. Il relève une par une les attaches métalliques, relève la moitié supérieure de la boîte pour vérifier si à l'intérieur tout y est.
D'abord le thermos orange, plein de soupe à l'orge. Quelques biscuits secs. Des morceaux de céleri, bien coupés, bien astiqués, d'un beau vert pâle exempt de terre, ont été ajoutés à son repas, à son insu. Il ne mange pas suffisamment de légumes; il le sait mais s’en fiche.
On se préoccupe de lui, de sa santé, de son air de jeunesse, de la pâleur de son teint, du rose que prennent ses joues lors des moments de grande gêne ou des matinées de grand froid; mais lui-même est le premier -et bien le seul- à n'y accorder aucune importance. Ou alors il feint, parce qu'il est touché.
Dans la maison tout le monde dort. On se couche tard.
Sauf Savard, qui hier encore était au lit dès les sept heures du soir.
Dans sa poche, il a trouvé un stylo bleu bille, érodé par ses traces de dents. Il l’a jeté sur une table et l’a laissé rouler.
Alexandre Savard ne prend pas de notes. Alexandre Savard mémorise tout, pense tout, garde tout sous sa tête froide. Alexandre Savard ne fait pas les mots croisés dans le journal. Sa tête est déjà pleine de mots, il n’a pas besoin de davantage de confusion et de cases noires.
Un fond d’air frais lui vivifie les sangs lorsqu’il passe sa porte, descend ses escaliers tournants, et s’engage sur sa route. Partout on s’active sans frénésie. Le lourd mugissement des travaux et des réfections se ménage un écho, au loin dans la stratosphère urbaine de sept AM.
Les voitures circulent sans klaxon; leurs pneus balaient une boue grisâtre qui gicle en cadence de chaque côté des véhicules, deux par deux.
Aujourd’hui, Savard veut marcher. Il ne veut plus d’obligations, sauf celle de se promener, d’aller à la rencontre de son destin. Mais il fait froid dehors -c’est la saison- et le destin marche vite en cachant son nez dans une écharpe, en ne regardant personne.
Alexandre Savard cherche à vivre et a besoin de vous. Avez-vous des suggestions pour ses prochaines aventures?
Liens vers les autres épisodes
Les Savardises: épisodes un, deux, trois et quatre.
