Les Savardises (titre sujet à changement)
épisode 2
« Je m’excuse »
« Oui oui. C’est correct.»
Une paire de seins pointus se plante dans les flancs d'Alexandre Savard. On vient de le bousculer.
« Oui, mais... je m’excuse. Vraiment! »
« Euh… »
Alexandre Savard s’embarrasse et rouspète bassement. Son son s’étouffe dans le roulement du wagon. Une dame en noir, une dame pointue, l’observe toujours, à bonne distance, en lui décochant du revers des sourires empathiques et des jets d’œil remplis de bonté. Mais Savard, qui a présent observe sa réflexion propre, sa réflexion jamais interrompue, son cerveau qui tourne à cent à l’heure, Savard vire les coins de son esprits comme la ligne orange qui prend une courbe après Lionel-Groulx.
Il sait qu’elle l’observe encore, mais sa cervelle observe ailleurs.
Alexandre Savard rate son arrêt. À la Place Saint-Henri, il se laisse monter dans les longs escaliers roulants, prend le métro dans l’autre direction, et revient vers Lionel-Groux.
Lorsqu’il s’extirpe enfin de la ligne orange, sa tête dépasse une tribu de Chinoises discrètes. Sa tête s’emplit de sons stridents. Au loin, il aperçoit un pas dansant, insûr, qu’il évite soigneusement: un musicien de ville, un hippie en échasses, en flûte traversière. Le grand homme joue d’une seule flûte, un amateur comme on dit; et ses échasses louvoient de part et d’autre du pavé, enjambent les quais et les passants.
Savard les évite, gracieusement traverse le quai et se plante, un peu bourru et ruminant, pour attendre le train en sens inverse. Les yeux nonchalamment versés vers les rails, il voit la raie verte et réalise son erreur. En grande vitesse, il hisse ses jambes minces et agiles jusqu’aux escaliers, passe sous les échasses, contourne deux Chinoises, pivote sur lui-même, il tricote en zone neutre et monte au filet en compagnie de Steve et Pierre. Savard remonte les escaliers, et se plante sur le quai de la ligne deux, en direction nord.
Il use efficacement des dernières minutes qu’il lui reste avant l’arrêt du prochain train en détaillant du regard les saletés incrustées depuis un quart de siècle dans les interstices du sol, autour des cercles oranges criards qui ornent le plancher de la station, deuxième palier, à quelques minutes d’un autre métro. Il regarde ses ongles rongés et se trouve décidément bien nerveux. Il pense à sa maison, loin dans l’est, embrouille ses points cardinaux, se demande où il va. Avec nostalgie il rallume ampoules qu’il a dévissé dans le plafond, toutes ces lumières éteintes qu’il lui faut remplacer; tous les fade out à jamais, les cent watts cassées qu’il a laissé tomber.
Le corps d’Alexandre Savard glisse entre les passagers qui suent, qui s’usent, entre les usagés du transport en commun.
Alexandre Savard sort du wagon, le regard en feu. Il ne regarde pas derrière, ne se préoccupe pas.
Image reproduite avec la sympathique permission de Matt McLauchlin, (metrodemontreal.com).
Alexandre Savard sera bientôt de retour dans de nouvelles aventures. Que lui arrivera-t-il ? Des suggestions?

