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Lettre à Memphis #051
«Littérature & Suicide»

14 novembre 2005

Chère correspondante, bonjour chez vous!

Je trouve toutes les excuses possibles pour ne pas faire mes shits. Plus récente preuve en date ? T'écrire cette lettre, au lieu de faire ce que j’ai à faire. Sinon, entre autres alibis, je coche au côté d'une des cases suivantes: parler avec n'importe qui, parler au téléphone, répondre aux mails des fidèles, ces correspondances qui attendent patiemment dans leur boîte qu'on leur prête réponse; prendre des photos stupides au salon, courir le corridor avec le chien, se faire une soupe, se faire un thé, se faire cuire un oeuf, se faire couler de l'eau chaude pour un thé et l'oublier sur la pantry.

Je quitte ! Je quitte msn, je referme la fenêtre pour écrire pour vrai dans mes soirées. Je quitte l’école pour écrire. Je quitte mon travail pour écrire, comme d’autres quittent la maison et le high school pour devenir rock star. Je deviens écrivain, et j’essaie de faire mon boulot.

Et cependant que j’écris, je sais que je n’écris pas ce que je devrais écrire, et que je n’y arriverai pas. J’imagine déjà les lettres de présentation, les lettres aux médias, les couvertures et les titres des récits qui ne s'enchaînent pas, qui ne sont pas écrits.
Je quitte la vie sociale, les sorties, les soirées mondaines, les relations extra-maritales. Je m’enferme dans une chambre rouge et j’écris à Memphis, car hors de Memphis point de salut. Non, on n’en revient jamais. Memphis, ville crade et triste du mid-south américain demeure dans l’œil de mon cyclone, dans mon champ d’orbite, dans mes buts, dans mes tirs aux buts, dans mes moyens, mes fins et mes moyens, mes fins de mois pas finies, mes fins d’années mal finie, je suis mal fini, mal écrit. Je suis un perdant glorieux, un perdant magnifique, un loser oui, mais je te le dis avec le sourire fendu car j'en suis un beau, a beautiful loser.
Et je compte bien encore me lancer des défis : accoucher de combien de pages ? J’ai off demain. Pas off-Memphis: off-travail ! Je peux passer la nuit à écrire, jusqu’à ce que l’écran du Mac me rende aveugle et me colle les contacts aux iris. Ensuite dormir quatre heures et ressusciter la machine, restarter, réentendre le bip familier, me décrasser le coin des yeux en déchiffrant des pages et des pages de documents, et repartir.

«Rock & Roll Suicide» est un beau petit texte. Tout court, deux paragraphes. Probablement ce que j’ai composé de mieux depuis longtemps. J’ai repris des fragments de paragraphe d’il y a deux semaines, dont je ne savais que faire. Un copier-coller, un peu de rabotage ici et là, quelques mots de plus et en quelques minutes à peine, j’avais accouché de quelque chose que j’aime bien, que je considère. En plus, je te balance sans subtilité une photo vaguement licensieuse, que j’avais prise il y a un moment et que j’essayais de placer depuis un bout.

Pour résumer, car ailleurs on m'attend pour une autre partie de temps à perdre: tout n’est que futilité et perte de temps hors de cette ordinateur. Un traboulidon de mots et de temps modernes.
De pertes de temps modernes.

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