Liberté et poutine
Je débarque à la poutine de deux heures et demie, celle où le type me reconnait à chaque fois, même si je ne m'y pointe qu'aux deux mois environ. À chaque fois il se rappelle et il m'exhibe les contenants en aluminium, parce qu'il sait que je prends plus grand.
Je ne lui ai jamais demandé son nom, parce qu'on ne retient pas ces choses là. Par contre, si vous marchez vers les toilettes, vous allez croiser un babillard qui normalement aurait dû se trouver dans les cuisines, ou dans une pièce réservée aux employés, mais qui, faute de place sans doute, est posé sur un mur à la vue de n'importe quel client le moindrement curieux.
Alors vous verrez une liste de noms étrangers, les noms des employés du restaurant. Ça débute par Housseyn, et chaque nom possède un numéro de téléphone. Il y a sur la liste un autre numéro, sept chiffres aussi, mais disposés d'une manière différente. Ça mène probablement à l'extérieur du pays. Ou alors il ne sait pas écrire son numéro de téléphone de la bonne façon, décale les nombres, fait des espaces là où il ne devrait pas y en avoir.
Je me rappelle (ou pas) d'une nuit où j'étais débarqué, seul, pour une commande et dans la discussion qui s'était ensuite ensuivi, je m'étais enquis de l'origine du vendeur de poutine.
Maintenant j'attends mon repas pour emporter et je me trouve plutôt crétin de lui avoir fait subir l'inquisition espagnole pour soutirer des informations dont je ne me souviens même pas. Il venait du Turkménistan je crois. Ou de l'Ouzbékistan ? Non, ça c'est trop loin. Il me semble que c'était Turkménistan. Ça sonne bien.
- De la Turquie.
- Ah oui ! Il me semblait aussi.
Il te slice les pizzas d'un geste gracieux.
- Demande lui d'où elle vient, elle, derrière toi.
- Laquelle ?
- Celle derrière toi.
Derrière moi, assise à la table, une blonde, une Française. Je l'ai entendu commander une pointe de pizza quelques minutes avant:
- J'vais prendre la même que lui...
- La même que lui ? Y'en a plus! Il reste la végétarienne.
- Ah non, je veux pas la végétarienne quand même.
Une femme aux cheveux foncés se pointe au comptoir, juste à ma gauche; pendant ce temps un client très saoul rôde.
La fille derrière, c'est évident qu'elle vient de la France. Pourquoi le lui le demander ? Tu lui as parlé tout à l'heure, mon ami, et elle est pleine de boutons. Sans les boutons, elle ne serait quand même pas si mal. Mais bon, pas de quoi s'émeuter en banlieue pendant neuf jours non plus.
- Encore tout seul mon ami ? Toujours tout seul, hein!
- Ouais. J'étais chez moi, et j'avais faim. Alors j'ai marché jusqu'ici.
- T'habites dans le coin ?
- Pas dans le coin, mais pas très loin. Environ quinze minutes.
- Quinze minutes. À pied ?
- Oui, à pied. De quelle fille tu parlais ?
- Celle qui était à côté de toi !!
- Aaaaah! Je savais pas si c'était de elle ou de celle derrière moi que tu parlais!
- C'était celle à côté de toi, t'aurais dû lui demander d'où elle venait !!
- Désolé...
Il regarde son four, secoue la tête, l'air congestionné:
- Elle était jolie !
- C'est vrai.
- Vraiment jolie.
- Elle va revenir...
Le jeune homme saoul, qui attend toujours sa commande en rôdant, vient s'appuyer au comptoir et articule avec labeur:
- A l'arrive tu c'te poutine là ?
- Ça s'en vient mon ami.
Et il te rescinde en huit une grosse pizza rouge avec son instrument à roulette.
- Touuaaaaa tu coupes ça comme hein chef !
Le saoul admiratif se pousse un peu; l'employé pose sa roulette, retourne vers ses sauces et se retourne vers moi:
- Ah je sais pas, mec. C'est dur trouver une femme.
- Mais voyons, y'en a partout !
- Ouais... mais y'en a qui sont pas bonnes.
- Pas... bonnes ?
- Y'en a qui sont pas bonnes avec toi. C'est pas toutes les filles qui sont correctes, mec, c'est difficile d'en trouver une.
- Non, pas tant que ça. Mais tôt ou tard, ça se met à changer sans que tu comprennes vraiment pourquoi.
- Italienne ?
- Non, pas italienne; poutine régulière.
- C'est impossible de comprendre, mon ami. Jamais. Jamais tu peux comprendre une femme...
De gros morceaux de fromage à peu près ronds rebondissent sur un matelas de frites brunes.
- ...mais... une chance qu'elles existent, sinon on fait quoi ?
- Je sais pas! Vraiment pas... c'est probablement mon intérêt principal dans la vie.
- Les femmes sont libres !
- Libres ?
La louche déverse un liquide sur l'ensemble et le fromage se désarrondit, je le devine déjà qui fond.
- Tout le monde il est libre, tout le monde peut faire ce qu'il veut, pourquoi pas en profiter ?


