De la mythologie urbaine
La virée dans Manhattan, Brooklyn et Long Island, sur terre et sous terre, aura duré cinq jours. Comme je le mentionnais hier, il ne s'agissait pas d'un roadtrip classique. Parce que je n'étais pas seul, pour commencer. Dans les faits, on ne l'est jamais, car il y a along the way un paquet de gens pires que nous à rencontrer, des inconnus dans les gros Greyhound gris et des visages dans les métros, les centre-villes, tous ces grands endroits où l'on butte dans quelqu'un pour ne pas se sentir seul au monde. Cette fois, nous étions deux. Deux seulement, après de nombreux désistements, comme ces choses se produisent toujours dès qu'un voyage, même petit, est évoqué.
Dans mes roadtrips usuels, chaque déplacement à l'extérieur de Montréal est une occasion pour marcher des heures et des heures, errer sans but précis, chercher sans cesse sans savoir quoi, trouvez des excuses pour tomber sur des gens et des endroits, des événements.
Cette fois, nous allions rejoindre des personnes précises à Brooklyn, et ces gens, sans qu'aucun itinéraire précis n'ait été arrêté au préalable, ont su nous transguider à travers nos mille et unes destinations, ce qui avait pour conséquence d'éviter de s'arrêter au coin d'une rue pour se demander, parmi l'éventail gargantuesque de possibilités, quoi faire ensuite.
Enfin, nous avions une voiture (louée). Que je n'ai pas conduite. Ça enlève un charme, celui des gros Greyhounds gris (car oui, ils ont un charme et un aspect poétique certains, pour moi en tout cas), mais la voiture offre plus de rapidité, plus de flexibilité; plus d'occasions aussi de perdre du temps dans n'importe quelle escale en milieu de route; permet de connaître des endroits pittoresques que vous brûlez de connaître aussi, tels New Baltimore ou Colonie, NY.
Pour les déplacements à Manhattan, cependant, nous avons eu recours au non moins poétique métro newyorkais.
J'ai souvent fait référence aux métros par le passé. Ainsi qu'aux autocars, et aux autobus de ville. Ça fait partie de la mythologie des Lettres à Memphis pourrait-on dire. Ce sont des éléments de référence qui servent à planter le climat, à donner à l'ensemble une impression de vitesse, de déplacements rapides à travers le continent, d'entrechocs des cultures et des gens. Une impression d'appartenir à une société, une ville, un ensemble d'individus, en même temps qu'une impression de fuite, de départ ou de menace constante de départ. De possibilité d'être là... mais de ne plus y être la seconde qui suit.
Maintenant, quelque chose de singulier se produit. Je suis tellement convaincu par cette idée que l'urbanité, dont le métro symbolise l'incarnation suprême, est au-dessus de tout, est le principe qui régit et motive chacune de mes tentatives d'exploration de ce monde, le théâtre, le décor de toutes les expérimentations que mon univers m'offre et que j'estime nécessaire d'apprivoiser, que je me sens extraordinairement confortable dans n'importe quel wagon de n'importe quel métro. Que toutes ces successions de cercueils métalliques bondés, qu'ils traversent New York, Montréal, México, Toronto ou Chicago, sous la terre ou suspendus, aériens, au-dessus d'un boulevard, sont toutes liées les unes aux autres. Il n'existe plus aucune différence. Et je crois qu'il n'y en existera plus, tant que je n'irai pas voir de l'autre côté des mers si le même phénomène peut se reproduire dans un contexte moins, disons moins occidental, plus dépaysant.
Avec le temps, chaque ville devient une station différente d'un même système de transportation. J'envisage le monde, c'est-à-dire le monde que je connais, celui de ce continent, comme deux longs rails parallèles qui vont partout. Chaque nouvelle étape est une nouvelle station. Tout se mixe, les déplacements d'il y a deux hivers, le pélerinage du printemps dernier, le plus récent séjour à nyc; et nous sommes assis dans un wagon, ou debout un bras légèrement engourdi suspendu à un poteau, debout devant les portes à regarder son reflet dans une vitre rayée entre deux quais. Le temps s'arrête, la distance s'efface. There's a box car moving. Je m'y sens davantage chez moi que chez moi.
Souvent, nous ne réalisont pas que les plus longs voyages commencent au pas de notre porte, sur un rectangle de trottoir d'un mètre carré. Qu'il n'est, au bout du compte, très peu question d'argent, de temps ou d'opportunités. L'idée est que le monde n'est qu'un long trottoir, et qu'il n'appartient qu'à nous de sauter d'une ligne à l'autre, et qu'un pas devant l'autre peut nous mener au bout de l'humanité.




