Comment aimes-tu mon flu ?

Circa 1997, une colocataire courtoise et soucieuse de mon bien-être avait cru bon me mettre en garde contre la grippe du poulet de Hong Kong. Nous n'avions à l'époque guère les moyens de nous nourrir autrement qu'avec du beefaroni ou du dîner Kraft jaune pâle shooté aux tranches Singles fondues, ce qui nous exposait aux pires maladies. Mais nous avons survécu: aujourd'hui, l'ancienne maisonnée s'est dispersée, mais chacun(e) d'entre nous est rose de santé.
Plusieurs années ont coulé sous les ponts: la grippe aviaire se frotte ces jours-ci à l'Europe et se dirigera, avec un peu de chance, vers l'Amérique du Nord, où elle sera transmise bientôt par... je sais pas... par msn. Disons.
Bourrez-vous donc de zinc: c'est bon pour le système immunitaire. Ainsi que pour la prostate. C'est écrit sur le flacon.
«Toujours dans le scénario du pire, toute l'économie ralentirait puisque, partout, entre 30 % et 40 % des employés seraient morts, malades ou terrorisés»
(Radio-Canada.ca, 20 octobre 2005)
Je me retrouve d'humeur ambigue face à cette nouvelle menace du monde moderne.
Je crois vous avoir déjà parlé de ma fascination pour les cataclysmes, catastrophes naturelles, attentats, émeutes, havocs et perturbations en tout genre. Dans mes meilleures heures, j'attends avec une pointe d'excitation l'entrée de la pandémie.
Que de plaisirs nous réserve en effet cette grippe à Viaire: dans les autobus, nous nous croiserons avec méfiance, la moitié de notre visage cachée derrière un masque. Le moindre tousseur sera pointé d'un doigt accusateur. Le postillon sera banni. Plusieurs individus, terrorisés, se terreront dans leurs foyers, nous délivrant par le fait même de leur présence.
Je m'envisage déjà comme celui qui sera au-dessus, qui planera en haut de la masse condamnée tel un oisillon heureux de découvrir le monde, un vautour content. Je sortirai dans les rues de la cité en pointant, rieur, un exemplaire de «La Peste» de Camus, ameutant le quartier et hurlant à l'armageddon.
D'un autre côté, je cohabite avec une autre obsession personnelle tout aussi légendaire: une hypocondrie morbide, déraisonnable, Et cette paranoïa m'égorgera autant que vous tous, le jour où la grippe Javier viendra. Il n'y aura plus de quoi rire. Aimez votre poulet, pendant qu'il en est encore temps.
La situation actuelle me rappelle l'après guerre mondiale number one. C'était, si mes souvenirs sont exacts, à la fin des années 1910. L'épidémie de grippe espagnole, une maladie animale qui se transmit des porcs aux humains, puis enfin d'un être humain à un autre (comme on craint de voir se propager, éventuellement, la grippave hier) causa la mort d'environ 40 millions de personnes à travers le monde. Aux États-Unis, le nombre de victimes du Spanish Flu aurait même été plus élevé que le nombre de militaires tombés au combat durant le premier conflit mondial.
Ma grand-mère avait environ dix ans lors de la pandémie. Elle m'avait un jour raconté, alors que je ne devais pas être beaucoup plus vieux, que certaines personnes avaient été découvertes toutes contorsionnées dans leur cercueil: les croyant morts de la grippe épagneule, on les avait enterrés alors qu'ils étaient toujours vivants! Mais ceci n'est peut-être que légende urbaine. Ou pas urbaine, justement, parce ça se passait dans la Matapédia. L'internet étant considérablement moins rapide à cette époque, pareille situation, si elle eut originée de la ville, aurait pris beaucoup de temps à parvenir à ses oreilles juvéniles.
«The final game was never played, because Montreal players Joe Hall, Manager Kennedy, Billy Coutu, Jack McDonald and Edouard Lalonde were hospitalized with influenza.
Joe Hall died four days after the cancelled game (...) At that time, it was the only year for which the Stanley Cup was not awarded»
(Wikipedia)
Anectode intéressante ici: huit années plus tard, pendant que l'ancien hockeyeur «Bad» Joe Hall pourrissait tranquillement dans sa tombe, le dénommé Billy Coutu, manifestement bien remis de la grippe espagnole, punchait énergiquement l'arbitre Jerry LaFlamme pendant le quatrième match de la finale opposant l'équipe montréalaise à celle de Boston. Coutu devint le premier joueur de l'histoire à être banni à perpétuité de la Ligue Nationale de Hockey.
Pendant que le temps se fraîchit imperturbablement, annonçant un autre interminable hiver québécois, et que nous nous massons avec inquiétude les grosses veines du bras en attendant un vaccin grippal qu'autrefois nous laissions aux petits vieux, de nombreuses questions se promènent dans l'air d'octobre: annulera-t-on encore la finale de la Coupe Stanley ? Peut-on se garder de la grippe en portant un masque ? Un habit d'amiante ? Une burqa ? Joe Hall se retournera-t-il dans sa tombe ? La pandémie annoncée de grippe aviaire sera-t-il le nouveau bogue de l'an 2000, la nouveau flop du millénaire ? Y aura-t-il plus de soldats américains mort de la grippe que de soldats morts en Iraq ? Combien de gens reliront l'Apocalypse ? Est-ce la sélection naturelle ? La conséquence de la surexploitation animale ? La mort massive de vieillards, immunitairement plus fragiles, règlera-t-il définitivement le problème causé par le vieillissement de nos sociétés occidentales ? Est-ce que l'odeur de la mort sentira dans nos rues ? Que se passerait-il en cas de pandémie de diarrhée aviaire ? Les nuages ont-il des émotions ? Tant de questions et si peu de réponses.
(Image: La Presse, Montréal, 2 avril 1919)
