«Wake me up when september ends»
(chapitre II)
Cher correspondant,
Pour être honnête avec toi, ce sont surtout mes nerfs qui lâchent. Tu m'as vu hier le long de l’avenue. As-tu observé combien mes épaules étaient voûtées ? Ma nuque raide, douloureuse. Ma tête enfoncée dans mes épaules. M’as-tu vu assis sur les escaliers de pierre devant l’église, le regard bassement fixé sur les milliards de fourmis qui véhiculaient leurs cadavres, charroyaient leurs défunts au milieu des dalles du parvis, le long des interstices du béton ?
Tout pour me détourner des lumières de la rue, des enseignes et des illuminations, des néons nocturnes et des flashes des voitures passantes.
Ce sont véritablement mes nerfs qui lâchent. Je te l’ai déjà dit –okay je n’étais pas là entièrement, j’étais passablement confus… mais pas toi, toi tu ne l’étais pas, or tu n’as aucune excuse de ne pas te souvenir de ce que je t’ai dis: donne moi n’importe quel défi!
N’importe lequel : vide mon porte-monnaie, ma carte bancaire, surloade moi de dettes, pille mes provisions, botte-moi le cul hors de chez moi, bannis-moi du quartier, ruine ma réputation, ma cote de crédit, brûle mes livres et mes archives, crucifie ma famille, enlève-moi le peu de choses qui m’attachent à ce coin de Terre, exporte-moi donc à l’étranger, au milieu d’une foule inconnue, encerclé par un dialecte indéchiffrable pour moi… et je resterai vivant, je relèverai tous les défis, surmonterai toutes les embûches, aussi pénibles soient elles. Mais… ne fucke pas avec mes muscles, mes os, mes tendons, mes organes vitaux, mon système neurologique, ma fracture du myocarde, mes anévrismes, vers solitaires, pierres aux reins et souffles au cœur, ma péritonite, ma physiothérapie, la perspective d’une mort lente et pénible.
C’est la seule et unique chose qu’il m’est impossible de gérer. J’en deviens complètement fou. J’ai les projets, les ambitions et les conflits internes qui en volent en éclats, par-dessus les gratte-ciels, loin, perdus dans un smog hypocondriaque. Et à présent je ne pense plus à rien, à rien d’autre. Tout ce que je peux faire est d’encloisonner ma tête dans mes épaules; chercher à l’intérieur de mon corps un refuge, comme un animal qui voudrait s’encrustacer dans sa propre carapace, mais qui ne trouve dans celle-ci que pourriture et rottation.
M’asseoir sur les marches de l’église, détourner le regard des lumières et des circulations de lueurs sur l’avenue. Se garder des flashes, regarder le par-terre et trembler ma mort prochaine.
