Lettre à Memphis #017

Cher correspondant, bonjour chez vous!
Je suis à présent libéré de toutes ces choses qui n’ont plus de signification pour moi. Tous ces mots et expressions que je ne comprenais pas, lors de cette soirée où je traversais le Parc-où-il-n'y-a-pas-de-fontaine, en computant et en me fracassant la tête. C'était il y a un bon moment, deux mois je crois. Je me rappelle que ce n’était pas une soirée des plus agréables, que je me rendais a l'Intrus, sur Rachel, et que je n'y suis pas retourné depuis. Ce dont je me souviens surtout, c’est qu’il faisait un froid de cochon, que je voyais danser devant mes yeux une pléthore de concepts creux, dont l'assemblage des syllabes ne représentait plus rien de concret, je commençais à en être convaincu, mais j'avais l'amore dans l'âme de constater le vide de sens.
À présent, je suis libre de toutes ces choses qui n’ont plus de signification pour moi : couple, vie de couple, amour, âmes soeurs, nous deux...
Je suis à présent un homme libre, libéré de tous ces concepts, libéré de LA personne avec un grand «LA» que beaucoup recherchent, que nous recherchons probablement toutes et tous à un passage où l'autre de notre passage sur Terre -et il n'y a rien de mal à cela, au contraire. Libéré surtout du désir d'appliquer à ma propre vie ces concepts que je ne comprends plus.
Je n’éprouve plus aucune fascination au sujet de ces rêves anciens de bibliothèques hautes comme des temples et de discothèques longues comme des trombones à coulisse. De toute façon, pourquoi bâtir à deux quelque chose qui ne concernait finalement que moi ? J’étais véritablement le seul à vouloir en profiter, tout pour moi et rien pour toi, c’était mon idée. Ma discothèque, je me la construirai tout seul, comme je m’efforce de le faire. Et ma bibliothèque, elle se trouvera sur Google, à un clic de souris de nous, toute la littérature de l’humanité, pas des blogueurs prétentieux qui essaient d’être littéraires, qui écrivaillent, je parle de la littérature for christ’s sake, la vraie, même si ce terme non plus ne veut rien dire et ne réfère à rien de concret. Le patrimoine littéraire de l’humanité au complet, en 297 langues et deux-mille quarante-douze dialectes différents, à un clic de souris de ton index, archivés pour toujours, jusqu'à la fin des temps, jusqu’à l’explosion prochaine, jusqu'à la fondaison ultime et synchronisée de tous nos disques durs.
Je suis un homme libéré de ces vieux rêves sentimentaux, et il s’en trouvera toujours pour dire. Certains seront hautains et croiront détenir la vérité absolue, universelle, et croiront juste de me considérer comme un homme pas si libre, plutôt planté à côté des rails du chemin de fer de la Vérité.
Il y en aura, et même plusieurs je crois -car je suis optimiste- de plus humbles. Ceux là diront aussi, mais humblement, avec l'air humble qu'ont ceux qui n'ont pas l'air de tout savoir et qui savent fort bien qu'il ne savent pas tout. Ils énonceront leur humble opinion de ce moi qui s'est construit, de la construction de mon image du nous.
Ce qu'ils diront, c'est que j’ai peur, que c’est la peur qui me fait m'exprimer ainsi. Que je suis un petit garçon terrorisé en veston-cravate; que je déféque dans mon pantalon, neuf, avec le beau pli bien repassé à l’endroit du beau pli, à la seule pensée d’une femme, une vraie, pas une de passage, pas une distrayante, pas une désespérée, pas une pisseuse, pas une mère de Stifler, pas une pourvoyeuse, pas une sex machine, pas une lointaine, pas une je-ne-pose-pas-de-questions.
Mais ce que je ne répondrai pas, et que je dis de tout mon être nez en moins, c'est que je suis un homme délivré des objectifs d'avenir et des rêves mentionnés plus tôt. Et je le dis avec un sourire aux lèvres! Je suis bien des défauts, mais je suis tout sauf un désillusionné ou un aigri. Je suis nettoyé d'une couche de concepts qui -je m'en rendais davantage compte chaque jour- ne faisaient plus de sens pour moi, me polluaient, oserais-je dire, me bloquaient les pores de la peau.
Moi aussi je sais très bien que je suis loin de tout savoir, mais quelque part derrière mon regard, il brille une lueur: la lueur de celui qui a trouvé la vérité. Celui qui a trouvé sa vérité propre, qu’il ne cherche pas à imposer sur le dos de qui que ce soit. Une vérité qui ne s'applique pas qu'à moi, mais qui ne s'applique pas à plusieurs autres, et je n'emmerde même pas les hautains ou les humbles qui énonceront leurs opinions. Elles me glissent sur ma peau lisse, nettoyée d'un couche crasseuse de concepts. La vérité me flashe dans le regard, me déborde littéralement par les oreilles (il disait comment déjà le géniteur, quand il était encore de ce monde? «L'intelligence te sort pas par les oreilles». Daccord, right... Je m'en souviens maintenant), la vérité sue par mes pores pendant que je me stande sous le soleil, et à chaque minute, chaque instant où je croise le monde.
Pourtant, j'en ai pris des autobus et des métros pour concrétiser ce fantasme de mes quinze ans, à l’époque où je marchais le long des tracks de chemin de fer, le long de la gare et des cantines, à Rimouski la ville-dortoir, la ville-mourroir des envies qui, paradoxalement, a servi à constuire monde après monde dans ma tête. Cette vision de moi, assis dans un autobus, avec à mes côtés, l’âme pas morte, l’âme sœur, la semblable qui me correspondrait en tout point, en parfaite symbiose, dont les rêves correspondraient là mes rêves, et ses idées à mes idées, et sa main dans ma main, les objectifs, ta musique préférée, ton film préféré, on jette tout en l’air, ton sport préféré ?
J’ai trouvé LA personne. Je l’ai cherché pendant une décennie, dix longues années on your trail, et finalement j’ai compris que cette personne avec un grand «la», c’était moi. Voilà: le punch final, on l’avait vu venir, très prévisible bravo, cher correspondant tu t'en es tapé quelques-uns, des paragraphes, pour que le condom de l'histoire se dégorge si vite de sa chute finale; mais néanmoins c’est la vérité, ma vérité, celle qui me sort actuellement par les oreilles et qui se cache derrière mon regard.
«I have my doubts / Little girl / I’m in love with something real / It could be me»
(Interpol, «C'Mere», 2004)
Je déquote et mésinterprète autrui, récupère à ma manière, et mine de rien j'ai encore cité The Smiths tout à l'heure, mais tellement suppptilement que je m’en frotte les deux paumes avec satisfaction. Je ne recommencerai plus.
Un peu partout dans la cité, ça sent vraiment la chatte mouillée. Ça sent la chatte qui ruisselle d’alcool et de frustration; ça sent l’odeur des ex qui les habitent encore. Le sperme de LA personne avec un grand «la» n'est pas encore entièrement expulsé de leurs vagins que déjà, c'est la quête du «la», du «il», du «nous» véritable qui reprend, ne cesse donc... jamais? C’est l’espoir, l’espoir trempé, l'espoir juteux, le désir des concepts irréalisables qui coule le long de leurs cuisses. Et leur espoir a un goût aigri.
J’ouïs couler les robinets poisseux, et j’absorbe, et je recueille tel une éponge, l’éponge qui schlingue dans mon lavabo, toute gorgée de ce jus entre toutes les pores de sa peau d’éponge. J’absorbe la confusion et le jus de cuisses de l'humanité, mais aujourd'hui ça ne rend plus triste, pas le moins du monde.
