Nouvelles du Centre-Sud
Cher correspondant,
Bonjour chez vous, bonne année chez vous !
C'est au cours d'une nuit quasi-printanière, abreuvé de l'eau du ciel qui dégoulinait de tous ses feux que le Québécois a célébré le passage à l'an 2005.
Lorsque minuit est arrivé, je déambulais, sobre comme Job, quelque part sur le boulevard Saint-Laurent, la canadienne humide et le cheveu luisant d'eau de pluie. Au Jupiter Room, où ma promenade vagabonde m'a éventuellement amené, on a cherché à m'arnaquer de dix tomates, alors j'ai viré de bord, et j'en ai plutôt indiqué la porte d'entrée à trois touristes français qui cherchaient la bannière rouge vif, de l'autre côté de la rue.
Les Américain(e)s de 18 à 20, trop jeunes pour légalement boire chez eux, mais assez vieux pour le faire chez nous, se sont débauchés comme il se doit. Ils ont hurlé bien fort et interrompu la course des taxis, ces assassins des villes, sur Saint-Laurent, en leur bloquant le chemin, comme il se doit à chaque Nouvélan.
Tout ce beau monde a connu le bonheur de se débaucher en bonne et dûe forme au Canaduh, the REAL Land of the Free; puis ils sont retournés au sud, sous la dictature de Jésus W. Christ.
J'ai contracté le rhume du Nouvélan. Enchiffrené par la pluie, je me soigne depuis une semaine au jus d'orange, aux Tylenol et au thé vert. J'essaie aussi de dormir, mais comme toujours le temps me manque.
L'hypocondriaque qui sommeille en moi ose vous souhaiter la santé pour l'année qui vient, comme l'indique une tradition que je ne veux pas risquer de briser, de crainte d'un mauvais sort. Je suis empli de confiance pour 2005, car les cancers se guérissent chez les uns, et la paranoïa de même chez les autres.
De mon côté, le neighborood se disloque, et la prochaine semaine verra la fin d'une époque. Ou le commencement d'une autre, c'est selon. Mais le processus de désagrégement que je prévoyais il y a quelques mois est bien enclenché.
Killmesarha, après s'être perdue en raclettes dans les forêts du Chicoutimi, prend le chemin de l'Ouest canayen. Vancouver B.C., là où l'Homme (et/ou la Femme) cueuille les pommes sous les arbres et les champignons (magiques) sous les bouses.
L'homme-féculent s'est démis lui-même de ses fonctions et cherche à fuir le Centre-Sud, et son départ que je pressens n'est qu'un pressentiment parmi tant d'autres. Les paris sont ouverts: qui d'entre eux partira le premier ?
Le neighborood se disloque, mais chacun y trouvera son compte. Chacun parait heureusement avoir pressenti les dislocations, certains plus tard que d'autres toutefois.
Heureusement, car que reste-t-il lorsque notre voisinage se dépouille de nous ?
L'Humain doit migrer avant que son entourage ne migre. Mes observations ne se démentent pas, mais j'espère quand même me tromper. En attendant l'erreur, je préfère sortir le premier.
Chacun cherche donc ses échappatoires. Moi aussi, bien entendu, sauf que moi, j'ai trouvé les miennes. Je les fomentais depuis septembre, et j'en fomente bien d'autres dont je te parlerai en tanzélieu.
Je croûle sous les papiers, les livres, les lettres. J'écris vers Memphis ou vers ailleurs (les galaxies ?), j'écris des mises en demeures, j'écris des lettres que je recommande; bref j'écris puisqu'il faut bien écrire, afin de libérer son âme et laisser sa trace sur Terre jusqu'au prochain tsunami.
En octobre, je réfléchissais à la mort et aux catastrophes naturelles. Je statuai alors que, si un jour la fin du monde venait à nous, je voulais, d'une part, être aux premières loges pour la voir arriver, et d'autre part, je voulais la voir arriver sous la forme de vagues démesurées. Je voulais, puisqu'il faut bien mourir et finir en même temps que son monde, si la fin de celui-ci est arrivée, je voulais donc attendre sur la berge et attraper de plein fouet, en plein visage, le premier tsunami venu. Quitter les mondes souterrains et être heurté par le premier tramway d'eau qui passe.
J'aurais pu l'écrire, en octobre. Mais je ne l'ai pas fait, pour quelque raison, ou pour pas de raison du tout.
Dommage, car j'aurais fait figure de prophète, de grand précurseur, en invoquant le tsunami, ce destructeur oublié, cette catastrophe naturelle que l'on n'évoque jamais, en général, mais que l'on n'oublie plus maintenant et pour laquelle on se tient coi durant trois minutes, les trente-et-un décembre deux-mille-quatre, à Times Square.
J'en aurais peut-être composé quelque quatrain, moi le nouveau grand prophète. Ou je me serais aussi tenu coi durant trois minutes de silence.
Dans un autre ordre d'idée, la saison du rock and roll reprend demain, huit janvier, anniversaire de la naissance de Jésus Presley. Je compte bien répéter ma traversée des quarante concerts cette année. Et si possible battre mon record de 2004. C'est avec The Lovely Feathers que je me lancerai à la poursuite, samedi, de cette marque. Je suis fin prêt pour la partie: je me fais pousser des favoris et troque, jusqu'à l'été prochain, la bière qui ballonne pour le petit vin bon marché.
Je dois déjà conclure cette missive, en vous assurant qu'elle sera certes suivie d'une digne poignée de successeurs dans les douze prochains mois. Je dois conclure, car j'ai beaucoup de travail personnel. Personnel, mais pas payant. C'est que j'ai des ambitions... mais beaucoup moins de conflits internes.
Je me cherche du travail. Pas personnel, mais plus payant. Je disperse les curriculums et sort mes bonnes manières. Je cherche à me greffer à de nouveaux neighboroods. Car que reste-t-il lorsque nous nous dépouillons de notre voisinage ?
L'Humain doit migrer avant que son entourage ne migre.
Bonne année 2005, encore une fois, et gardez, cher correspondant, les yeux sur Memphis.
