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La guerre annulée

06 août 2004

Mercredi, je déclarais une guerre de cent ans à mon Chinois de propriétaire, en réaction à la démesure dont il fit récemment preuve à mon égard.
Au début juillet, j'avais pourtant pris soin d'avertir l'agent d'immeubles (avec qui nous communiquons habituellement, puisque le propriétaire ne parle que l'anglais... et le chinois) d'attendre deux journées supplémentaires avant d'encaisser mon chèque de loyer, le temps de déposer ma paie dans mon compte bancaire. Malgré tout, le lendemain, le Chinois tentait de retirer l'argent, et le chèque était retourné par ma banque.

J'étais fort mécontent, cela va sans dire. Lorsque j'appris l'incident, j'avais reçu ma paie; après avoir retiré l'argent, je me rendis aux bureaux de l'agent d'immeuble, pour lui remettre cash le montant que je devais. Je n'obtins pas de réponse.
Les jours passèrent et le propriétaire, quant à lui, ne se pointait pas chez moi pour réclamer son dû, et ne daignait même pas donner un coup de fil pour s'informer de la situation.
Je finis par me décider d'attendre la fin du mois, afin de remettre l'argent au proprio en même temps que son chèque pour le loyer d'août.

Le 28 juillet, un huissier se pointe à ma porte, et me remet un document qui stipule la chose suivante: le Chinois demande officiellement une résiliation de mon bail. Cause: non paiement du loyer de juillet.
Je suis furieux, téléphone derechef aux bureaux, m'y pointe avec la note du huissier et, bien entendu, la somme d'argent non réclamée, qui depuis trois semaines attendait dans ma chambre que l'on vint la chercher.
Le lendemain, je recevrai, par courrier recommandé, une lettre, en anglais seulement -ce qui eut l'heur de me rendre mille fois plus furieux- dans laquelle le propriétaire mentionne qu'il prendra des mesures légales s'il n'obtient pas sa saloperie d'argent.
Le comble, c'est que les deux documents sont datés du même jour. Il n'aura pas perdu de temps pour demander mon expulsion.

La colère de Fred. est déclenchée: je prépare soigneusement ma revanche. Voilà un certain temps déjà que je déplorais l'état général de mon appartement (tuyau qui coule sous l'évier, sonnette défectueuse depuis deux mois, fenêtres tout croches qui devaient être changées en mai et qui ne le sont toujours pas). Je rédige donc une mise en demeure de deux pages, qui ressemble davantage à un ultimatum des Nations Unies, où j'énumère les travaux que je souhaite voir effectuer dans les dix jours, sinon je lui fous la bombe atomique sur la gueule.

La lettre est postée, par courrier recommandé elle aussi, dans l'après-midi du 4 août.
Mais voilà qu'en soirée, ma frustration apaisée, et un peu inquiété quand même par les menaces que faisait peser sur moi, quelques jours plus tôt, mon Chinois de proprio, je décide de lui téléphoner chez lui.

«I want to know what's happening with you... I think we misunderstood each other », lui dis-je calmement.
Je lui explique que l'argent avait traîné chez moi pendant trois semaines, et que j'attendais de ses nouvelles. Il me répond que je n'avais qu'à lui téléphoner si je manquais d'argent... Ainsi, c'est de cette manière que j'appris que le message fait à l'agent d'immeubles ne s'était jamais rendu jusqu'au proprio.
Ce dernier m'informe qu'il a annulé les procédures d'expulsion qu'il avait lancées contre moi, et que je n'avais pas à être inquiété par l'avis de convocation que reçu dans ma boîte aux lettres le matin même.

Je raccroche le combiné... et je me sens un peu coupable.
La mise en demeure a été postée. Il la mérite de toute manière, puisque de nombreuses réparations n'ont jamais été effectuées chez moi, et que depuis cinq mois j'ai été d'une patience exemplaire à son endroit, ne le harcelant jamais pour quoi que ce soit, me contentant de lui glisser quelques mots, au sujet de la sonnette notamment, lors de sa visite mensuelle.
Mais le ton de la lettre était cinglant, et, surtout, son envoi a été motivé par la colère, alors qu'un simple coup de téléphone, une courte discussion calme et détendue a suffit pour régler le différent en moins de trois minutes.

Je réalise que moi, qui me targue depuis quelques mois de devenir (ou du moins d'essayer très, très fort de devenir) un être calme et paisible, qui n'explose plus à la moindre contrariété, je réalise que je me suis mis en colère contre cet homme, non pas parce qu'il avait agi avec démesure ou parce qu'il me menaçait de m'enlever mon logement, mais plutôt parce qu'il avait réussi à ébranler ce calme nouveau qui m'est si cher.
De constater que cet homme m'avait mis en colère n'avait que décuplé cette fureur. D'où la lettre vitriolique que je lui envoyai, et la guerre de cent ans que je déclarai.

Mais le papier suit son chemin et, comme chacun le sait, le service postal de ce beau et grand pays englué de sirop d'érable poisseux est d'une efficacité légendaire, d'une efficacité redoutable.
Jeudi, le proprio a reçu la mise en demeure. Je m'attendais à le voir exulter à son tour; je me préparais presque à lui expliquer que ma missive, bien que justifiée, était motivée par une colère abusive et disproportionnée; je me préparais à expliciter tout ça, calmement et paisiblement, comme nous l'indique la sagesse millénaire de ces Chinois débarqués chez nous, en Amérique française, pour nous parler en anglais seulement.

La guerre de cent ans semble toutefois en voie de se conclure d'une heureuse manière, puisque qu'à ma grande surprise, le propriétaire de mon immeuble a semblé bien prendre la chose.
Et de toute évidence, il a aussi pris à la bonne place le coup de botte à caps que je lui balançait: à midi aujourd'hui, le bonhomme était sous mon évier à réparer les tuyaux qui dégouttaient. Lorsque je suis rentré du travail, nous avions une sonnette fonctionnelle, et demain il me sortira de l'appartement le réfrigérateur qui réfrigie approximativement pour le remplacer par un neuf.

Et pi de toute façon, la déclaration de guerre de deux pages n'aurait pas eu d'effet. Il ne comprend pas le français...

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