Québec, 11 juillet 2004: Bérurier Noir
Les portes Saint-Jean, au-dessus de la place d'Youville, étaient infestées par une populace itinérante arrivée des quatre coins du Québec, et même de plus loin encore.
Dès mon arrivée là-haut, j'identifie deux personnes de ma connaissance et distribue quelques poignées de mains: un type du Lac Saint-Jean avec qui j'ai travaillé dans un resto il y a quelques étés, et que j'avais croisé la veille aux Violent Femmes, puis une autre personne qui demeure près du métro Pan-Talon et que je croise de temps à autre au centre-ville.
Je me suis trouvé un coin pour descendre ma king can de bière cheap. Un oeil sur le Vieux-Québec; l'autre sur la foule rassemblée au sommet des Portes.
Au carré d'Youville, la quasi-totalité de l'espace est occupée par une des scènes extérieures du Festival d'Été.
Aux côtés du Palais Montcalm, un imposant troupeau de punks. Et de chiens. J'ai cru reconnaître une fille fréquentée quelques semaines, lorsque j'avais 18 ans, et que je n'avais pas revue depuis les fêtes de la St-Jean-Baptiste, en 1998 -à Québec justement. Mais je ne suis pas certain que c'était elle. Ou bien elle n'a pas changé, pas vieillie d'un iota, ou bien c'est une jeune fille qui ressemble énormément à celle que j'avais connue il y a sept ans.
Les autobus partis le dimanche même de Sherbrooke, Trois-Rivières, Saguenay, Matane sont arrivés dans la Capitale maintenant.
Que se passe-t-il ? N'était-il pas censé n'y avoir personne ? Que font tous ces gens ? Pourquoi ont-ils envahis Québec, pourquoi se sont-ils tous regroupés, jeunes et moins jeunes, pour boire et festoyer au sommet des portes Saint-Jean ?
Mais là haut, TQS le mouton brun de la télé n'ira pas filmer. Le journal Le Soleil n'enverra pas ses journalistes et CHOI-FM ne dépêchera pas non plus un dude avec un micro.
Les médias régurgitent au reste du monde une vision tronquée, incomplète du monde qui nous entoure. Je ne parle même pas de l'Irak, de l'Afghanistan ou de n'importe quel trou du cul du monde. Je parle d'ici: Fucking Québec, fucking P.Q.
Pourquoi le monde dans lequel nous baignons est-il ignoré, ou presque, par ce miroir de la société qu'est censé être les médias de masse ?
Pourquoi ce qui se passe est-il inexistant pour le reste du monde.
Il n'y aura personne au show de Béru...
Quelqu'un peut-il m'expliquer les raisons pour lesquelles le spectacle qu'il m'est donné de voir, de mes propres yeux, chaque matin, chaque après-midi et chaque soir, dans le quartier où je réside (dans Centre-Sud, Montréal), ou n'importe où sur n'importe quelle rue de ma ville ou de n'importe quelle autre, n'obtient d'écho nulle part dans aucun média ?
Qui témoigne de ce qui se passe ici, de ce qui se passe dans la rue, dans l'espace entre ma maison et le dépanneur, que dis-je, dans l'univers qu'il y a entre la porte de mon appartement et le dépanneur du coin ? Cet univers n'existe-t'il donc pas ? Est-ce moi qui hallucine ?
Est-ce toi qui hallucine ?
Toi, tu vois quoi quand tu te balades sur ton lopin de planète ??? Tu vois quoi au pied de ta porte, dans ton quartier, les deux pieds à ground zero, à même le sol de ta portion de galaxie ?
N'as tu donc jamais l'impression, en ouvrant le journal, en regardant les informations télévisées, en tournant le bouton de ton poste de radio, qu'on te parle d'un monde, d'un univers, qui n'est qu'en bien peu de choses conforme à ce que tu peux observer tous les jours, entre ta maison et ton dépanneur, entre ta maison et ton travail ? Qui n'est qu'en peu de choses conforme au quotidien de ton lopin de planète, à tes quotidiennetés et à celles des gens qui t'entourent ?
Les médias doivent être le reflet de la société. Le travail des médias est de rapporter ce qui se passe.
Non... il n'y aura personne à Québec pour le show de Béru... Évidemment...
Personne ne se donne la peine de grimper sur les Portes St-Jean pour aller constater qu'il se passe là quelque chose.
Peu importe si c'est vital pour la survie de l'humanité. Peu importe si on en parlera encore dans mille ans. De toute façon, que restera-t'il de nous ou de notre civilisation dans un millénaire ?
Il y avait quelque chose à constater, le 11 juillet 2004 au sommet des Portes St-Jean à Québec, et personne ne grimpe là-haut pour y porter attention. C'est un exemple parmi tant d'autres. Il se passe tellement de choses dans le vrai monde, ici, là-bas, au pied de ta porte, ground zero, dans ta rue... mais qui donc est là pour montrer cet univers au reste du monde, pour crier son existence ?
La bière cheap descend bien là-haut, sur les Portes St-Jean...
De gros nuages noirs se dessinent à l'horizon. Quelques personnes commencent à se diriger en titubant vers les Plaines d'Abraham, cependant que d'autres fêtards viennent grossir la masse rassemblée sur les remparts de pierre. Je reconnais encore 3 ou 4 autres personnes de Montréal. Des gens que je connais de vue simplement, que je croise dans mon quartier. Le décor est étonnemment familier.
Vers 17h30, je me pointe à mon tour sur les Plaines d'Abraham et je parviens à trouver une entrée où la file de spectateurs n'est pas trop longue.
C'est durant ces quelques dix minutes d'attente qu'une pluie froide et fine, se met à tomber. Les types qui m'entourent s'amusent à entraîner leurs voisins dans des «combats de cheveux mouillés». Ils retirent leurs chandails pour sentir, l'espace de quelques secondes, le contact de l'averse glaciale sur leurs dos.
J'entre sur le site du show. Il pleut maintenant de plus en plus fort. Les techniciens s'activent, se pressent pour recouvrir les amplis avec des toiles. Le vent rabat l'orage sur la scène.
Il vente de plus en plus... Il y a très peu d'abri sur les Plaines, et quelques arbres seulement se trouvent à l'intérieur des limites tracées pour le site du spectacle. Quelques futés trouvent refuge entre deux toilettes chimiques. Chacune des interstices séparant les sept ou huit cabinets est occupée. J'essaie de me joindre à eux, mais je reçois mon quota d'eau glaciale. Il vente à présent si fort que j'en ai le souffle coupé, comme lorsque l'on sort la tête de la fenêtre d'une voiture qui roule sur l'autoroute et qu'on laisse un trop-plein d'air nous fouetter le visage. Sauf qu'ici, c'est de moins en moins amusant. Et il fait froid.
Je me réfugie à un kiosque de bière. Nous sommes bientôt une quarantaine de personnes dans un asile de vingt mètres carrés. On est tassé les uns sur les autres, mais au moins c'est plus chaud ! Une jeune femme à la brillante idée de tirer la toile qui compose le kiosque et de la ramener devant, de manière à ce que nous soyions davantage à l'abri des rafales, et mieux protégés de la douche frigorifiante qui réussit tout de même à s'abattre sur nous.
Par un temps aussi exécrable, il est impossible qu'un concert puisse être présenté. Bérurier Noir fait cependant irruption sur scène, à l'improviste. Sans instruments, seulement le beat box et un micro, le temps de quelques mots d'encouragement aux braves qui subissent l'orage, le temps d'un extrait rudimentaire de Petit Agité.
La pluie se calme un peu. Débarquent deux agents de sécurité, en imperméable orangé:
--Okay, ceux qui ont pas de raison d'être icitte, c'est dehors !
--Euh... ça dépend ce que vous voulez dire par raison d'être ici...
--Ceux qui achètent pas de bière, vous décrissez !!!
On essaie de se désencastrer les uns des autres, de quitter le refuge procuré par la tente. Un individu laisse tomber:
«Vous pourriez quand même être poli... »
et se fait répondre:
«Ouain !! On est poli ! »
Ça augure bien mal... Si l'attitude des responsables du Festival et des autorités en général envers les spectateurs continue d'être aussi sympathique et cordiale, que l'on ne vienne pas s'étonner si les émeutes, que déjà plusieurs redoutent, se produisent effectivement à la fin du concert...
Il pleut toujours, mais le pire de l'orage est derrière nous.
Les bottes d'armée pataugent maintenant à botte que veux-tu dans le marais humide et brunâtre qu'est devenu les Plaines d'Abraham. Tout le monde s'éclabousse, se lance de la boue. Certains imbibent leurs drapeaux rouges et noirs, les agitent au-dessus des têtes, envoient des flaques de merde à la ronde. J'en reçois une en plein dans l'oeil.
Il faisait 28 degrés durant l'après-midi; je suis en t-shirt. Mais le temps s'est refroidi, et mon chandail imbibé d'eau de pluie me congèle.
Profitant de l'accalmie, je quitte les Plaines (partout, autour du site, les gens se sont agglutinés sous les porches, les préaus, à quarante sur vingt mêtres carrés) et je retourne vers le Vieux-Québec pour changer de vêtements, et revêtir un gilet plus chaud.
Lorsque je regagne le site du Festival, il merdouille encore un peu, mais le concert à pu débuter. Je n'ai pas vu Akuma, et j'ai franchi l'entrée aux dernières notes des Vulgaires Machins...
À souligner que les agents de sécurité, à l'entrée, étaient lors de mes deux passages, courtois et respectueux, contrairement aux deux énergumènes qui nous avaient renvoyés sous la flotte.
L'orage est passé depuis un moment, et les dernières gouttes d'eau qui persistaient à descendre sur terre cessent enfin. Les Plaines ne sont qu'un immense marécage boueux et collant, mais c'est plus que jamais la bonne humeur générale. Les buveurs entêtés, qui aggripaient contre vents, bourrasques et torrents d'eau de pluie leurs pauvres bières débordantes, peuvent maintenant s'approvisionner à loisir dans les kiosques de bières soulagés des naufragés que nous étions, et s'abreuver d'alcool moins dilué qu'une heure auparavant.
Ethnopaire est le troisième groupe à se présenter sur scène. Tout le monde crie: «Béru ! Béru ! Béru ! » à la fin de chacune des pièces du groupe français.
Puis, sans trop se faire attendre, c'est Bérurier Noir, pour la première fois en 15 ans, qui apparait sur scène en sol québécois.
Il y a quelques années, alors que je demandais à quelqu'un son appréciation du Star Wars qui venait de sortir (je ne me souviens plus lequel, l'épisode I ou II, moi je n'ai pas été plus loin que Le Retour du Jedi... je crois que nous parlions de l'Attaque of the Clounes), la personne m'avait répondu que ce qui importait n'était pas que le film soit bon ou mauvais; le but était plutôt d'avoir vu le film, au cinéma. D'avoir assisté à la représentation du Star Wars nouveau, comme jadis les gens allaient à la messe, le dimanche, sans se demander si le sermon était pertinent ou pas.
Voici le parallèle que je trace avec le concert des Bérurier Noir, le 11 juillet, à Québec. J'avais dix ans quand le groupe a mis fin à ses activités. Jamais je n'aurais pensé voir les Bérus en concert. Même après leur résurrection aux Transmusicales de Rennes l'an passé, je ne cultivais que de minces espoirs de les voir traverser l'Atlantique.
Comment le show, dans ces circonstances, aurait-il pû être mauvais ?
De toute manière, n'ayant jamais vu les Bérus, le Clockwork Band 1983-1989, je n'avais aucun point de comparaison, et pour la majorité des gens qui se trouvaient sur les Plaines, dimanche, c'était probablement la même chose. Il aurait fallu que Béru se force pour être mauvais et décevoir tout ce monde.
Ce qui n'enlève rien à la qualité du show, à la force de cette fiesta gigantesque, qui aurait eu lieu et qui aurait été aussi jouissive avec ou sans orage, pluie ou guerres de boue.
Si j'ai croisé beaucoup de gens de ma connaissance qui avaient fait route jusqu'à Québec ce weekend là, je n'ai croisé personne de ceux que j'ai connu lors du glorieux été 1997, le glorieux été vagabond de mes 18 ans.
J'aurais aimé en retrouver au moins un ou deux, parce qu'à cette époque, il y en a eu beaucoup de Béru qui s'est fait entendre. Il y en a eu aussi du temps perdu sur des bancs de parc toute la journée et, à la nuit noire, à grands coups de bottes 20 trous sur les pavés des paisibles quartiers résidentiels. Il y en avait du Béru dans les ghetto blasters sur le bord de la rivière.
Ou sont ces gens ? Peut-être que cette musique n'a plus d'importance pour eux ? Peut-être que cette époque n'était pas valable à leurs yeux comme elle fut importante pour moi, mais c'est leur droit. Peut-être sont-ils tous trop scraps pour avoir fait le voyage ou peut-être que, dans cette foule de 40 mille personnes, ne les ai-je simplement pas vus.
Mais l'esprit était le même.
Premier moment sentimental de la journée: le concert de Bérurier Noir m'a réconcilié avec le genre humain.
Je le dis même si ça peut avoir l'air con (et ça en a probablement l'air) et même si je peux me contredire dans huit jours, mais je suis sorti de là heureux. Parce que l'esprit des shows punks à 50 cents dans une maison des jeunes était le même. Sitôt quelqu'un tombé dans la merde, douze mains se tendaient pour relever le malchanceux. Toujours quelqu'un pour s'arrêter, en plein milieu du trash et s'excuser de vous avoir mis son poing dans la face par inadvertance. Toujours quelqu'un pour s'arrêter, en plein milieu du trash, pour vous prendre la main (pour vous prendre par la main, bordel !!!) avec un air vraiment concerné, et vous demander: Es-tu correct ?
À mon arrivée à Québec samedi après-midi, je déblatérais sur ce macaron du Festival, petit carré vert vendu 15 dollars et donnant accès à tous les spectacles extérieurs présentés durant l'événement. Je refusai, à la blague, de l'épingler à ma chemise et de me balader dans les rues, arguant que tout ça faisait grégaire.
Je retire tout ce que j'ai dit là-dessus. Béru est grégaire anyway... C'est l'essence même de ce groupe. Grégaire, tribal, rassembleur. Se rendre à Québec voir les Bérus était grégaire.
Et je ne vois rien de péjoratif là-dedans...
Soyons grégaires alors, et allons voir Béru.
Et levons le poing dans les airs et hurlont aussi tout ce qu'il faut hurler, aux bons endroits: «Laï-la-laï La-la-la-laï Laaaï-laï-laï-laï-la-laï laïlaïlaïlaï laïlaïlaïlaaï », «Peeee-tiiiit Aaaa-gi-tééé ! », «Ils marchent dans la forêêêt », «Porcheuuuuurie !!!! », «Une tribu de bonne-soeurs incendient l'Sacré-Coeur ! », «Laaaa lalalalalaaaaaa laaaa lalalalaaaaa », «Bûcherons ! Bûcherons ! », «Nous sommes blaaaancs... nous sommes nouaaaaars... et tous ensembleuuuu... nous sommes de laaaa dyyyyy-naaaaaaa-miiiiiiiittttttte !!!! »
Porcherie: c'était l'apothéose.
Autre bout sentimental, et fuck si ça peut avoir l'air con (et ça en a sûrement l'air): c'est un moment que je ne pensais jamais vivre, entendre Porcherie en vrai ! Live, dans ma face !
Quel intérêt peut-on bien avoir à questionner la pertinence d'un retour, quinze années plus tard, du plus mythique des groupes punk mythiques, lorsqu'on a les deux pieds dans la boue, le poing en l'air, dehors un soir d'été, avec 40 ou peut-être 50 mille personnes, à crier: «La jeunesse emmerde tous les nazis » ?
Pour les intéressé(e)s, voici ce que je me souviens du setlist: Vivre libre ou mourir, Vive le feu, Le Renard, Petit agité, Lobotomie hopîtal, Scarabée, S.O.S., Bûcherons, Porcherie, Salut à toi.
Plus des cracheurs de feu, un mec en échasses, des masquards de clown, des tronçonneuses, vingt-cinq personnes sur scène en même temps...
Junior Cony a clôturé la fiesta et calmé les esprits. Musique reggae, dub, plus athmosphérique, plus relax. Beaucoup de gens attendaient un autre rappel (le chanteur a même demandé: «Qu'est-ce que vous faites ?? Rentrez chez vous !! »); d'autres sont simplement restés pour se rouler dans la boue. Ce qui fait que la sortie des Plaines s'est faite tranquillement, par petits groupes.
Nous n'aurons pas eu l'air d'une bande de sauvages. Québec a pu dormir en paix.
Ah oui... j'oubliais:
Viva Béru !
