L'en vie
À 6h30, tout destinait la journée à se dérouler de la manière la plus normale, la plus banale qui soit. Attablé pour le petit déjeuner, je me décaféïnais tranquillement; j'étais des plus tranquilles.
S'accueille soudain l'envie de ne plus être là. Soudainement, il s'est mis à importer que je sois ailleurs.
Les concitoyens défilaient dans la rue, se distinguaient dans la grisaille matinale d'un lundi pluvieux. Je voyais leurs visages, tous, grimacer, se déformer, se distortionner.
Je fus terrassé par une tristesse foudroyante, juste de savoir qu'ils étaient tous en vie, sans l'avoir demandé, sans savoir pourquoi.
J'étais désespérément triste de les regarder marcher vers leurs voitures, vers le métro, vers leur travail, sans connaître le but, le sens de l'existence.
Les voir marcher vers leur destination, quelle qu'elle soit, en cachant le drame immense qui se déroulait en eux -et se déroule encore en cet instant précis- qui n'a pas le choix de se dérouler en eux, car c'est un drame universel, surnaturel, coulé dans l'essence même de toute chose et de toute idée: l'ignorance totale des motifs de leur propre existence, l'absence de raisons qui justifient qu'ils restent en vie.
Derrière mes orbites, le fond de ma tête s'était alourdie, mes pensées s'assommaient contre les parois de ma propre angoisse existentielle, j'avais l'intérieur tapissé d'angoisses.
Je trouvais d'une futilité pornographique ma position de ce matin là, debout sans intention claire, mû par l'attrait sidéral de cette force silencieuse nommée routine. Nous, orbites de la routine, dont cependant je ne suis pas dupe, car derrière elle l'orbite devine le drame de l'incarnation terrestre.
Je suis devenu fou. À huit heures, après soixante minutes passées à mimer l'acte de travailler, je quittais les lieux.
Je suis retourné chez moi. L'après-midi, je l'ai passé à la Clinique des Faubourgs. Comme à 12 ans, je passais une semaine entière, cafardeux, à l'infirmerie de mon école.
