Le chapo, la neige et le tandou
J'ai enfin pu, hier soir, exposer mon somptueux chapeau aux intempéries dont il est censé me préserver, et me vautrer narcissiquement dans le spectacle de l'homme respectable que je suis devenu, marchant seul, tête couronnée, sous la neige dans les rues d'un quartier quatre fois centenaire.
Porter un chapeau dans l'hiver québécois comporte plusieurs risques et difficultés. La saison des grands froids rend nécéssaire certaines mesures d'urgences plus adaptées aux rigueurs de l'hiver, tel le port d'une tuque, d'un passe-montagne, ou encore la réclusion totale pendant six mois.
Mais hier, c'était le premier jour du printemps. Des flocons d'une blancheur immaculée empoudraient le Vieux-Québec, ça dérapait bon train sur les trottoirs. Le temps étant clément, je profitai de ce salutaire tandou pour sortir et dénicher dans les faubourgs quelque denrée très périssable susceptible de me sustenter.
J'eus donc énormément de bonheur à exposer mon couvre-tête aux intempéries, tout le long de la rue Saint-Jean, et jusqu'au sinistre Café Zorba, où je fis irruption vers minuit sous le regard vide de deux clients attablés (un troisième squattait les chiottes).
J'avais le chapeau blanchi par la neige; j'étais imbibé de ma propre importance, et me drapant d'une dignité dont je saisissais toute la grandeur, je me dirigeai d'un bon pas vers la serveuse, lui commandai une grosse poutine extra-fromage (je porte un chapeau, ça se voit que je ne suis pas n'importe qui et que j'ai de l'argent) et, les congères perchées sur mon couvre-chef fondant comme vache qui pisse, je payai mon repas en dégouttant sur la machine interac.
