Peur et paranoïa
Je faisais tranquillement la lecture, mardi soir, assis sur une chaise brune près de la fenêtre, quand parvint de l'autre extrémité de la petite rue où je réside temporairement, à Cuernavaca, une lointaine pétárade dont le vacarme allait s'intensifiant.
Toujours prompt à m'introduire partout, sauf dans les lieux et situations où je devrais sagement me confiner, je tends le nez à la fenêtre, et observe l'évolution d'une extrême lenteur, mais d'une bruyance spectaculaire, d'un perturbant cyclomoteur.
Celui-ci poursuit imperturbable son avancée dans l'avenue, lève la tête vers le ciel, et me remarque, accoudé au rebord de la fenêtre, la tête étirée dans la rue.
À travers la visière de son casque, ses yeux me fixent durant deux secondes, après quoi je retourne à mon livre ainsi qu'à ma chaise brune.
Mais voilà que l'assourdissement grondement du moteur ne s'éloigne point de mon hôtel, et que je devine le motocycliste immobilisé, toujours sous mes fenêtres.
Stupidement, j'étire le bras et tire le rideau.
Enfin, après quelques secondes, j'entends la pétarade du moteur doubler d'intensité, puis aller en diminuant à mesure que son conducteur se dirige vers l'ouest, et s'éloigne de l'hôtel.
À peine deux minutes plus tard, la pétarade recommence ! J'en distingue l'écho, au loin !
Sagement (et stupidement), je ferme rapidement la fenêtre de ma chambre avant que le bruit ne me semble trop proche, puis j'éteint la faible lumière qui m'éclairait, moi, mon livre, et ma chaise brune.
De la même évolution lente, le motocycliste, dont je reconnais aisément, sans avoir à risquer un oeil à l'extérieur, le tapage unique, passe devant l'hôtel -ce qui lui prends une éternité- puis continue sa route.
Il reviendra ensuite une troisième fois... puis une quatrième, au bout de quinze ou vingt minutes.
Je suis maintenant assis à la gauche de ma couchette, dans l'obscurité, attendant qu'une pierre traverse la fenêtre de ma chambre. Je visualise les carreaux qui voleront sous peu en éclats.
Le motocycliste ne s'arrête pas, s'éloigne...
Je sors de la piéce à présent: un rapide coup d'oeil en bas de la mezzanine me permet de constater, non sans soulagement, qu'un imposant rideau de métal bourgogne a été refermé devant l'entrée principale de l'hôtel.
De longues minutes s'écouleront ensuite sans qu'un bruit ne se fasse entendre. Il est à présent minuit passé depuis une vingtaine de minutes.
Je me déshabille, et dispose sagement (et stupidement...) mes vêtements au pied du lit, à côté des mes bottes d'armée, ce dérisoire mais rassurant moyen de défense.
Je me mets au lit, les yeux grand ouverts, guettant le moindre pétarade de cyclomoteur. Je crois entendre, mais je n'entends rien. Les bruits normaux de la maison endormie me font croire, stupidement toujours, au son d'une voiture garée en bas, dans la rue, le moteur tournant toujours. Quelques voyageurs discutent dans leur chambre, à l'autre bout de l'étage. Leurs voix indistinctes m'inquiètent.
J'essaie de dormir, évidemment sans succès.
Je suis un vagabond en sursis.
On cogne violemment, trois coups dans le lourd rideau de métal qui bloque l'issue principale de l'hôtel. Je devine l'employée de nuit qui se dirige vers la porte...
Je bondis hors de mon lit, me rhabille en vitesse, et mets mes bottes d'armée.
L'oeil magique de ma porte de chambre me donne vue sur le couloir du premier étage, où je ne remarque aucune activité.
Je distingue mal les voix qui montent du rez-de-chaussée, une voix de femme et une voix d'homme, en plus de celle de l'employée de service.
Soulagé, je concluerai, suite à une attente interminable, à deux chambreurs un peu saouls qui réussiront, au prix de maints efforts, à ouvrir la porte de leur chambre.
Plus de motocycliste.
Des cris parfois, les chants improvisés de deux buveurs qui déambulent.
Des projectiles lancés au loin, dans la cité endormie.
Il devait être une heure trente lorsque je trouvai enfin le sommeil.
