De la chronologie et de l'évolution d'une existence terrestre impermanente
Dans quelques heures, j'attendrai l'âge de vingt-cinq ans. Écrits en lettres plutôt qu'en chiffres.
Plus que jamais cette année, mon rapport avec cet âge nouveau, qu'il soit manuscrit en lettres ou en chiffres, me laisse une sensation d'irréalité, d'immatérialisation, comme s'il était impossible d'acoller un nombre de deux chiffres à cet amalgame de chair, d'eau, d'ossements et de tissus divers, cette masse saine, consciente chaque jour davantage de sa propre sanité, consciente de son auto-purification quotidienne, cette masse, cet amalgame qui constituent mon corps physique.
À quelques heures d'avancer d'une année l'odomètre de ma propre existence, au même point (même jour, même mois et même heure à peu de choses près) que tous les trente octobre précédents, mieux que jamais j'entrevois ma propre impermanence.
Du coup, le nombre nouveau qui s'inscrira à l'odomètre dans quelques six heures acquiert ses propriétés irréelles et immatérielles. Mon esprit est incapable de l'assimiler puisqu'il s'entrevoit déjà à l'extrémité opposée de sa matérialisation physique.
J'entrevois ma propre mort physique, lointaine. J'entrevois mon déplacement physique sur la ligne qui résume graphiquement mon passage ici.
En vain dans l'obscurité de mon taudis, en vain sous la caresse de la brise qui s'engouffrait sous le pont cet après-midi, en vain la joue gauche enfoncée dans le tissu où ma tête repose, attendis-je au cours des jours récents le moindre signe familier d'angoisse, de détresse ou d'insoutenable solitude.
Ce que j'entrevois, à quelques heures d'un nouveau trente-et-un octobre, c'est mon occupation physique d'un environnement variable, mon occupation physique d'un environnement donné, en un instant donné, quelque part sur la ligne qui résume mon passage impermanent.
Enfin, ce que je conçois surtout -et c'est possiblement la seule chose qui mérite d'être considérée comme angoissante- c'est l'existence, immatérielle, mais brûlante, cuisante, inéludable, et accaparante comme jamais auparavant, de mon esprit qui irradie tout entier ma masse de chair, d'eau, d'ossements et de tissus divers.
Aujourd'hui mon esprit ébulitionne à un instant précis, demain il ébulitionnera encore dans un autre instant, et c'est paradoxalement la chose (si l'on peut ici parler de chose) la moins irréelle et la moins immatérielle que je puisse concevoir.
