L'homme qui mit le mot «con» dans «concierge» (2)
(suite de la première partie...)
Aucune, sauf peut-être les innombrables affiches et pseudo-avertissements qui pullulent aux quatre coins de l'édifice. Presque chaque semaine, de nouveaux messages viennent s'ajouter aux restrictions déjà existantes.
Une promenade du hall jusque au troisième étage, où je demeure, se transforme presque en chasse au trésor, en quête pour l'affiche ultime, l'affiche merveilleuse qui illuminera notre journée, l'affiche dont la splendosité rejaillira sur tous les locataires.
Progressivement, nous avons vu apparaître "Tenir cette porte fermée" sur une porte d'entrée que je dois justement ouvrir afin d'entrer, "Sollicitation interdite" (alors que même la guignolée n'a pas osé entrer pour nous quémander de l'argent), "Interdit aux chiens" alors que l'on a jamais vu un tel animal dans les parages. La main-mise du concierge s'étend jusqu'aux poubelles, réservées aux "Circulaires seulement" !
Plus récente affiche en date:
«Avis important aux personnes concernées:
dans cet immeuble, c'est tolérance zéro pour les odeurs de "pot" et de stupéfiants.»
J'étais debout dans le couloir, à m'interroger quant aux stupéfiants non-identifiés censés dégager des odeurs, lorsque le concierge, attendant sans doute dans un coin l'arrivée d'un locataire douteux tel que moi, me lança de sa voix tonitruante, qui gronda en travers de sa proéminente dentition, cette phrase édifiante, aux si subtils sous-entendus, phrase désormais célèbre dans mon secteur: «Wouuuin, c't'important ça !».
J'attendis le départ du concierge pour subtiliser l'affiche, qui décore désormais le mur de ma chambre. Mais, quelques heures plus tard, un nouvel averissement, en tout point identique, avait remplacé celui que j'avais dérobé. Le salaud maîtrisait donc les rudiments de la photocopie !
Je demeure vigilant au sujet de ce message d'un incorruptible concierge à ses locataires dangereux, car cet avertissement semble provoquer une vive controverse. Certaines affiches ont déjà été vandalisées, vraisemblablement par les potteux du sous-sol, ceux là même qui depuis des mois font d'un périple vers la buanderie un voyage vers l'irréel et l'insolite, tant les vapeurs d'herbe consumées embaument le couloir.
Mais j'ai confiance que sous peu seront matés les terroristes, les têtes fortes, les dangereux criminels que nous sommes tous et à qui d'inconscients eurent la mauvaise idée de louer un appartement en ces lieux jadis paisibles et enchanteurs.
Car notre concierge est là.
Sous sa gouverne, la vie dans notre immeuble prend chaque jour davantage des allures orwéliennes, et nous serons tous en sécurité et en harmonie tant que ce quadragénaire soupçonneux veillera sur nous, en nous protégeant de ses incisives bienveillantes.
