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Taxi Drivers

14 janvier 2003

Burone Risso «Colombus avenue»
Dans la douteuse éventualité où je sois un jour millionaire, ou dans celle, plus plausible, que je demeure malgré le passage des années assez paresseux pour ne pas obtenir mon permis de conduire, je fais la solennelle promesse de dilapider le plus d'argent possible dans les taxis des grandes villes.

Ce geste coûteux, mais combien enrichissant sous des aspects autres que ceux strictement pécunaires, m'assurera toujours de rencontrer une pléiade d'individus suspects, mais colorés, reconnaissables entre tous au métier particulier par lequel ils méritent (et grandement) leurs croûtes quotidiennes.

Heureuse alternative à mon moyen de transport de prédilection -le métro- et à sa version dégénérée -l'autobus de ville-, le taxi justifie son coût exorbitant par les possibilités quasi-inévitables d'établir avec son conducteur un lien, éphémère certes, mais dont le souvenir, combien durable, saura agrémenter vos conversations les plus appréciées lors de soirées emmerdantes où un criant vide d'anecdotes empoisonne le bien-être de vos convives.

Parfois je me demande si je ne me suis pas, par un curieux acte inconscient, établi à bonne distance du centre-ville et des lieux que je me plais à fréquenter uniquement pour avoir recours aux chauffeurs de taxis, ces éminents citoyens motorisés, eux-aussi observateurs de notre monde singulier et de ses non-moins singulières habitudes.

En outre, j'ai dressé au cours des derniers mois le constat suivant: il est beaucoup plus intéressant de monter à bord d'un taxi conduit par Dieudonné, Mohammed ou ...euh...Bill Wong, que par Paul, Jean ou Maurice.

À quelques exceptions près (comme ce Longueuillois bucolique, amateur de vélo, qui avait cru bon m'apprendre au début du mois, que la neige tombait DROITE et PAR EN BAS lors de la tempête du 4 mars 1971) les chauffeurs de taxis Québécois sont d'un déprimant insoutenable. Frustrés et mécontents, ils passent leur temps à se plaindre: du temps, de leur travail, des impôts et des autres automobilistes.

Afin d'illustrer la raison pour laquelle je boude les taxis québécois au profit de leurs collègues d'une autre nationalité, je désire aujourd'hui rendre hommage à mon chauffeur d'hier.
Libanais peut-être... je ne lui ai pas demandé tant j'étais attentif à ses commentaires interchangeables, à ses lieux communs appliqués à une myriade de sujets tous plus inoffensifs les uns que les autres. Bref, à ses vérités incontestables telles que:

"C'est froid, mais ça pourrait être pire. Au moins y'a pas la guerre."
(Au sujet de la température)

"C'est populaire le vendredi."
(Au sujet d'un bar... comme si un bar qui n'était pas populaire le vendredi pouvait survivre)

"C'est bon là" (Au sujet d'un restaurant) ou la variante "C'est de la qualité ça." (Au sujet d'un café)

"Pauvre fille. Mais c'est la vie."
(Au sujet d'une prostituée dans Centre-Sud)

"5 buts en 4 matchs, il est bon lui."
(Au sujet d'un joueur de hockey)

"C'est Bush. Chaque fois qu'il a un discours, ça monte."
(Au sujet du prix de l'essence)

J'ai le plaisir d'introniser au panthéon des chauffeurs de taxi, ce brave gaillard à la voix monocorde, qui siègera désormais dans ma mémoire aux côtés de l'Haïtien qui aimait "les paaaaaaaaaah-téééééé d'buuuuuuwôôôôôô", du Cambodgien se souvenait en riant de s'être fait tirer dessus dans son pays, et de l'Africain qui faisait semblant de danser les deux bras en l'air tout en conduisant sur le pont.

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