UnVagabond à 3-Rivières: émeutes
(La dernière, et plus chaotique partie, de mes aventures à Trois-Rivières...)
J'avais prévu quitter Trois-Rivières dimanche (le 15 décembre), et avant la tombée de la nuit, de manière à éviter les difficultés de la veille.
En me dirigeant vers le centre-ville, peu avant midi, j'entendis dans le lointain de furieux coups de klaxon, dont le vacarme allait en s'intensifiant.
Prêt, comme toujours, à faire face au désordre public et aux effusions chaotiques de notre monde, je poursuivis ma route, accélérant le pas, comme attiré par ces bruits discordants.
Ce qui osait troubler la quiétude de ce morne dimanche matin était, j'eu tôt fait de le constater, une longue procession de véhicules conduits par des citoyens mécontents.
La meneuse de cette bande de trouble-fêtes était de toute évidence la vigoureuse femme, coiffée d'une tuque rouge et blanche, qui émergeait du tonneau dans lequel elle se trouvait enfoncée jusqu'à la taille, comme si elle n'était qu'un tronc grotesque, équipé de cordes vocales anormalement puissantes.
Promenée de par la ville dans le véhicule qui prenait la tête de cette procession, elle exhortait les manifestants qui répondaient en klaxonnant sans trêve.
Chacun de ces manifestants avait peint, sur sa voiture, divers messages dirigés contre les objets de leur colère dominicale, en l'occurence le fisc et, plus précisément, le ministre du Revenu.
Dans ce déploiement d'indignation, on voyait un peu de tout...
Des slogans en français ("Guy Julien: un incapable!"),
en anglais ("Ain't no Santa, ain't no justice"),
bilingue ("No good - pas bon"),
les slogans accusateurs ("45 000 $ que tu me dois"),
humoristiques ("Guy, où sont tes culottes ?"),
les inévitables phôtes d'ortografe ("P.Q. faCHiste", "asseR"),
les calembours douteux ("impôt cible"),
les slogans confus ("aucune COUILLE DE MINISTRE")
et, enfin, les slogans opportunistes ("Van à vendre").
Une foule qu'on pouvait qualifier d'absente assistait à la manifestation.
Le cameraman de Radio-Canada semblait débordé, et peinait à garder la tête froide, comme en témoigne ce bref dialogue avec l'unique journaliste ayant consenti à gâcher son dimanche matin pour couvrir l'événement:
-- Hey ! Sais-tu où y s'en vont comme ça ?
-- Y vont faire le tour du centre-ville pendant une heure et demie, ça l'air...
Je ne pouvais que déplorer que la manif ne soit pas déroulée plus tôt dans la matinée.
Je me serais en effet régalé du spectacle offert par quelque roteux, dehors en caleçons, vociférant contre les dizaines de klaxons l'ayant tiré de son sommeil, balançant divers projectiles à la foule en còlère.
Ça aurait mis un peu de piquant dans cette contestation mal organisée, comme s'il était possible de soulever les passions et réveiller les consciences un dimanche matin. Dans cette cité, c'est à 3 heures du matin qu'on est dans la rue, je peux l'assurer.
Le retour à Montréal, dans la voiture d'un sympathique couple d'âge mur, fût beaucoup plus simple que le trajet jusqu'à Trois-Rivières.
Je me suis amusé des péripéties de l'incorrigible quinquagénaire qui, dans l'unique but, sans doute, de divertir l'humble Vagabond que je suis, s'est donné en spectacle, piquant une colère au téléphone contre une amie, et renversant son café sur ses pantalons.
S'il a su m'émouvoir lorsque, brandissant un exacto trouvé dans le coffre à gants, il demanda à sa femme de sortir la langue, il demeurera à jamais dans ma mémoire pour ce merveilleux cri du coeur:
«Ah ben! Louiseville, ça existe pour vrai!»
