L'ermite d'Amérique analysé par son... entourage (!?)
Malgré le fait que le sentiment d'aliéniation n'ait, je crois, jamais été aussi courant qu'à notre époque, l'ermite semble généralement considéré comme une personne malheureuse, malsaine, fragilisée, voire dérangée.
Cette perception est dûe, selon moi, à l'absence totale de projets et d'objectifs derrière la décision que l'ermite nouveau a prise.
Dès lors, notre personnage n'est plus qu'une loque humaine, un individu que l'on imagine aisément broyer du noir dans une pièce obscure et malpropre.
L'existence que j'ai entrepris de vivre m'ouvre au contraire un monde de possibilités. Je découvre sans cesse des choses nouvelles.
D'abord, conséquence inévitable lorsqu'on habite un immeuble pauvrement insonorisé, on en apprend beaucoup sur les habitudes de ses voisins, particulièrement ceux du dessus, qui semblent avoir le même rythme de vie semi-nocturne que le mien. Du moins, c'est ce que j'en ai déduit en les écoutant marcher d'une pièce à l'autre.
La vie d'ermite peut provoquer le désir de prendre certaines décisions que la vie passée en société, nous empêche parfois de prendre.
Les exemples sont nombreux: se faire pousser un "mullet" ou un mohawk, une grosse barbe, l'ermitage est un moment rêvé pour la convalescence et la cicatrisation.
Enfin, chose merveilleuse s'il en est une, nos rapports avec l'extérieur peuvent être analysés sous un angle nouveau. C'est une des situations où le téléphone s'avère une bien pratique invention, et plus particulièrement les technologies qui l'accompagnèrent, tels la boîte vocale ou le répondeur.
Il est beaucoup plus aisé, en tant qu'ermite, de juger de la valeur de mes connaissances, et d'identifier les sentiments qui m'animent à leur contact.
La simple audition du message laissé hier par une connaissance m'a réconforté dans mon nouveau mode de vie, surtout quand la personne, en seulement deux phrases, a déjà trouvé le moyen de
1) passer des commentaires désobligeants sur mon message de répondeur
et
2) ridiculiser ma résolution en déduisant que, si je ne répond pas au téléphone, c'est que je suis absent.
C'est faire abstraction de mon code d'éthique envers le téléphone, auquel il ne faut JAMAIS répondre.
Cette invention devient donc le moyen de filtrer, classer et trier définitivement les êtres humains qui s'acharnent à essayer de nous parler.
